Allô, madame Lesage?

Publié le par Sandrine

"Allô, madame Lesage?
- Oui.
- Ici monsieur Dugas. J'ai une proposition à vous faire. Pouvons-nous nous rencontrer sur le parking d'Intermarché dans dix minutes?
- J'y serai."
Marie-Anne gara sa petite Opel blanche à côté d'un petit tamaris couvert de fleurs mauves. Il ne se passa pas cinq minutes avant qu'un homme d'une quarantaine d'années ne pénètre d'autorité dans la voiture.
"Merci d'être venue.
- Je suis ravie de constater que votre femme et vous avez changé d'avis. En voulez-vous une?", lui demanda-t-elle en lui tendant un paquet de cigarettes. L'homme hésita une seconde puis haussa les épaules.
" Après tout, pourquoi pas?
- Racontez-moi tout.", lui dit-elle gentiment.
Surpris, monsieur Dugas demanda, gêné:
" Vous ne posez pas de questions?"
La jeune femme lui sourit.
"Non. Je tiens à ce que vous ayez une totale liberté de parole. Vous ne direz que ce que vous avez envie de dire."
Il se détendit, s'enfonça confortablement dans le fauteuil et regarda droit devant lui.
" La mort d'un enfant est une épreuve que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. Ma femme s'effondre et non content de devoir affronter ma propre douleur, j'assiste impuissant à la sienne. J'ai donc pensé qu'aller hier à la salle du Royaume nous apporterait un peu de réconfort. Quel imbécile! Ma femme et moi ne décolérons pas! Non seulement nous avons injustement perdu ce que nous avions de plus cher, mais en plus, nous nous retrouvons brusquement sans valeurs. Nous avons appris, sans aucun ménagement, que notre fille a péri sous les coups d'un assassin déterminé, Dieu sait pourquoi, à s'en prendre exclusivement aux Témoins de Jéhovah. Vous pourrez aisément vérifier que l'autre victime, monsieur Schmit, en était lui aussi. Il est déjà choquant en soi qu'un enfant soit sacrifié à une conviction religieuse, mais ce dont nous avons pris conscience dans le même temps nous a abasourdis... a peine l'orateur eut-il terminé sa mise en garde qu'il se lança dans un discours fleuve... notre petite fille a été élevée au rang de martyr de la vraie foi! Sa mort devient un argument d'endoctrinement! Dix ans, dix ans que nous sommes dans l'erreur la plus absolue et que nous nous sommes fâchés avec tous ceux qui tentaient de nous ouvrir les yeux... dix ans de bonheur et mon enfant sacrifiés au nom d'une secte! Parce qu'il n'y a plus aucun doute possible à c e sujet: c'est une secte! martela-t-il avec acharnement avant de jeter son mégot par la fenêtre. Lorsque nous sommes rentrés à la maison, mon épouse et moi étions totalement désemparés. Cette révélation ne nous suffisait pas, il nous fallait des éléments concrets pour nous convaincre de notre aveuglement. J'ai commencé par une chose simple: j'ai compté le nombre de livres que nous avons achetés à la société : deux cent! Rendez-vous compte... et je ne parle pas des parutions hebdomadaires, c'est une véritable invasion! Je me suis ensuite attaqué aux comptes du ménage, j'étais effaré de ce que je découvrais et mon épouse ne l'était pas moins! Je comprends mieux à présent pourquoi ils prêchaient la modération et un mode de vie simple! cracha-t-il, mordant. Nous leur avons fait don d'entre dix et trente pour cent de nos salaires mensuels pendant plus de dix ans! Nous n'avons pas osé faire l'addition de ces sommes. Nous en avions déjà le vertige... et la nausée! C'était tellement subtil, tellement pernicieux... je comprends mieux ce que manipulation mentale veut dire! Je ne sais pas à qui tout cela profite parce que la plupart des autres membres de la congrégation me semble sincère, mais j'ai vraiment du mal à croire que ce soit une association de gens de bonne volonté sainement occupés à décrypter la Bible et à propager leur vérité pour le plus grand bien de l'humanité, et ce, dans un but non lucratif. Ce sont des sommes astronomiques! D'après les statistiques qui nous sont communiquées, nous serions six millions! Il faut savoir que ce chiffre ne prend en compte que les frères et les soeurs baptisés, il faut y ajouter tous ceux qui sont en formation et les sympathisants. Il y a de quoi perdre l'esprit!"
Dugas se tut brusquement et se tourna vers la jeune femme:
"Je veux que vous infiltriez la congrégation, annonça-t-il de but en blanc. Vous pourriez ainsi suivre l'affaire de l'intérieur. Je serai votre guide... ce sera un point de vue vraiment inédit pour vos articles, affirma-t-il.
- Que voulez-vous en échange? lui demanda-t-elle avec franchise.
- Je veux que vous teniez un journal de bord sur cet endoctrinement et que vous le publiiez quand tout ceci sera terminé.
- Il faut que je réfléchisse et que j'en parle à mon patron. Je vous appelle dans une heure pour vous donner ma réponse.
- Je vais jouer franc jeu avec vous: ce sera loin d'être facile. Il vous faudra être extrêmement lucide et en même temps d'une extrême docilité. Ils s'immiscent progressivement dans votre vie jusqu'à vous étouffer."
Il plongea son regard dans le sien une minute puis sortit.

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Publié dans La Clef de sept

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