Après un dîner où la conversation ...

Publié le par Sandrine

Après un dîner où la conversation fut plus légère que celle qui l’avait précédée, Sébastien, désormais soulagé de tout souci annexe, se consacra pleinement à son manuscrit.
Moïse respirait mal et sa poitrine s’enflammait à chaque inspiration. Il s’assit brusquement épuisé. Cette farouche volonté qui l’avait toujours projeté en avant, souvent bien au-delà de ses rêves les plus fous, s’était tout simplement éteinte. Il n’éprouvait ni remord ni regret. Une immense paix l’envahissait inexplicablement. C’est alors qu’il prit pleinement de ce qui se passait: il se mourait. Il se mourait, mais l’œuvre la plus grandiose qu’un homme n’ait jamais réalisée avec tant d’intelligence en si peu de temps lui survivrait et cela seul avait une réelle importance. Personne n’oublierait jamais le malheureux petit hébreux sauvé des eaux et élevé à l’ombre de Pharaon. Jamais l’histoire ne pourrait occulter celui qui avait forgé son destin grâce aux seules vertus créatrices du verbe. Il ne se rebellait pas contre le néant qui l’attendait, il savait que c’était la condition sine qua non pour passer à la postérité. Josué s’introduisit dans la tente et s’assit face à lui. Moïse, surpris mais étrangement détaché se demandait quelle nouvelle catastrophe le poussait à venir le voir alors qu’il ne l’avait pas convoqué.
«- Que se passe-t-il Josué?
- Maître, je vois bien que tes forces physiques t’abandonnent et je sais que tu en es conscient mais je me demande quelles dispositions tu as prises pour ta succession. Moïse ferma brièvement les yeux avant de lui répondre. Il aurait aimé se tromper mais la lueur qui avait enflammé le regard de Josué n’était pas un mirage et il en connaissait parfaitement la nature et les conséquences.
- Il y a longtemps que j’ai agi pour préparer ce moment mais tu ne l’as pas compris. Je ne serai bientôt plus là pour te guider, Josué. Il va falloir que tu affûtes ton esprit pour voir la réalité derrière les apparences. Que croyais-tu que je voulais faire en nommant les anciens?
- Créer un réseau de surveillance plus important sur le peuple et mater d’éventuelles velléités de révolte des plus virulents en leur accordant un privilège qui n’en est pas un puisqu’ils se retrouvent presque tous submergés par les responsabilités de leur charge.
- Oui, mais pas uniquement. Tu es malicieux, c’est un fait, mais tu oublies toujours d’anticiper. J’ai donc créé ce conseil d’anciens pour qu’absorbés par le quotidien, ils ne puissent s’intéresser aux projets de leurs dirigeants. Mon fils me succèdera, naturellement, mais sous l’influence déplorable de sa mère, cet enfant est devenu aussi inconsistant et malléable que le sable, sans un vase solide, il s’effondrera. Tu seras celui-là, Josué. A lui les honneurs, mais à toi le pouvoir.
- Moïse, j’ai fait plus pour toi que n’importe qui, plus qu’un fils n’aurait jamais fait pour son père.
- C’est bien pour ça , Josué, que je t’ai réservé la meilleure part de mon héritage.
- C’est faux. Je vais être à nouveau cantonné au rôle du serviteur.
- Que veux-tu? Tu sais bien que je ne peux pas faire autrement.
- Non seulement tu le peux, mais tu le dois.
- Pardon?
- Viens, Moïse, il est temps pour toi de rejoindre Aaron.
- Qui es-tu, enfant, pour exiger de moi quoi que ce soit?
- Celui qui peut salir ta mémoire et te tuer ici plutôt qu’auprès de ton Dieu de la montagne. Debout, Moïse.» Le regard de Moïse brûlait de colère, mais son corps usé lui refusait tout service. Qu’importait, finalement, la manière dont il mourrait puisque l’heure était venue? Péniblement, il se leva sous l’œil amusé de Josué qui contemplait la déchéance de celui qui avait terrorisé Israël toute sa vie durant. Ce spectacle était un privilège et il entendait en jouir jusqu’à ce qu’il y mette un terme.
«- Nous avons encore une formalité à accomplir, Moïse…
- Laquelle? Soupira-t-il, exaspéré et pressé d’en finir.
- Eléazar et les anciens nous attendent à l’entrée de la tente. Il faut que tu me désignes comme chef au nom de Yahvé.
- Pourquoi le ferais-je plutôt que de te dénoncer comme fou? Josué aspergea la tunique de Moïse d’huile d’onction avant de répondre.
- Parce que tu ne souhaite pas mourir calciné par le feu de Yahvé comme les fils d’Aaron… Moïse haussa les épaules avec indifférence mais il fulminait de ne pouvoir surmonter sa faiblesse et faire payer son insolence à celui qu’il avait manifestement sous-estimé.
- Appelle-les.» Surpris, Eléazar se demanda ce que Moïse faisait quand il imposa la main sur la tête de Josué. Eberlué, il écouta sa déclaration.
«- Parole de Yahvé: Prends Josué, fils de Nûn, homme en qui demeure l’esprit, tu lui imposera la main. Puis tu le feras venir devant Eléazar, le prêtre, et toute la communauté, pour lui donner devant eux les ordres et lui transmettre une part de ta dignité, afin que toute la communauté des israélites lui obéisse. Il se tiendra devant Eléazar le prêtre, qui consultera pour lui selon le rite de l’Urim, devant Yahvé. C’est sur son ordre que sortiront et rentreront avec lui tous les israélites toute la communauté.»

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