Attablés dans le restaurant qui surplombait les pistes...

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Attablés dans le restaurant qui surplombait les pistes, ils se souriaient sans mot dire. Parler leur était inutile pour savourer ce fabuleux moment de complicité. Le serveur au ton mielleux brisa cette muette intimité et Séréna leva les yeux au ciel avant de passer sa commande.
Yannis ne put retenir un sourire amusé devant son absence totale du souci des convenances et du qu’en dira-t-on. Quand le serveur se fut éloigné, Séréna reporta son regard sur son petit-fils.
«- Je vais te raconter une histoire, et après, tu me diras ce que tu en penses. Une jeune femme noire d’une superbe beauté attira l’attention d’un charmant jeune homme blanc de bonne famille. Ils eurent ensemble une liaison en dehors des sacro saints liens du mariage. Or, de cet idylle naquit un fils. Elle ne pouvait cacher plus longtemps l’étendue de son péché et savait qu’elle serait rejetée par tous si la situation n’était pas régularisée. Hélas, épouser une fille mère noire n’enchantait guère la famille de son bel amant qui, cédant à la pression familiale, la laissa tomber purement et simplement. Cependant, cette pauvre fille était voyante. Par un moyen ou par un autre, elle s’assura avant de l’abandonner que son fils serait décemment éduqué. Mais elle avait vu plus loin que ça et savait que son enfant serait confronté à une maladie mortelle peu après le décès brutal de ses parents adoptifs. Elle était profondément mystique et décida de léguer à son fils la formule magique qui lui permettrait de le sauver au moment opportun malgré le temps et la distance. Qu’en dis-tu? Yannis grimaça.
-Un peu tirée par les cheveux, ton histoire, tu ne trouves pas? Séréna rit doucement.
-Pas beaucoup plus que ton histoire de serpent!
-Je t’avoue que je serai infiniment soulagé de trouver une explication banalement cartésienne à tout ça.
-Et que proposes-tu?
-La plupart des maladies oncologiques se déclenchent après un violent choc émotionnel. La disparition de papa et maman en a été un. De la même manière, un autre choc peut tout remettre en ordre. Renouer avec cette mystérieuse génitrice a pu provoquer cette guérison spontanée. Le reste n’est qu’une hallucination générée par un cerveau en surchauffe.
-Et cette version te satisfait?
-Pas totalement, non. Je ne sais plus que croire.
-Tu devrais déjà te contenter de la seule certitude que nous ayons à propos de tout ceci: ta génitrice, comme tu le dis si froidement, t’aimait et quelle que soit la méthode employée, elle t’a sauvé la vie. Je trouve que c’est quand même positif.
-Rien ne me dit que cette femme ne s’est pas débarrassée de moi par l’intermédiaire d’une institution religieuse et que, se sentant quand même un peu coupable, et n’ayant rien sous la main qu’une Bible, elle n’en ait pas arraché une page au hasard et ne me l’ait léguée pour se donner bonne conscience.
-Tu n’admettras jamais qu’elle puisse t’aimer. Il est évidemment plus facile de la mépriser que de chercher à la comprendre.
-Si elle m’aimait, pourquoi n’a-t-elle laissé aucune indication à son sujet dans mon dossier d’abandon?
-Que sais-tu du cœur d’une mère? Qui te dis qu’elle n’a pas essayé de te mettre à l’abri d’un danger quelconque? Qui te dit que, honteuse et craignant par avance que tu ne la condamnes, elle n’a pas tenté de fuir une confrontation qu’elle savait ne pouvoir supporter?
-Je n’en sais effectivement rien, mais quand je compare l’attitude de maman à ce qu’a fait cette femme…
-Oserais-je te faire remarquer qu’il est plus facile d’élever un enfant quand on a un ménage stable et une situation financière plus que confortable? Yannis soupira et finit son verre de vin.
-Elle seule connaît les réponses à mes questions, tout le reste n’est que supposition. Il n’y a qu’en la retrouvant que j’en aurai le cœur net.
-Oh, non, enfant prétentieux et capricieux! Tant que tu n’auras pas fait la paix avec elle, tant que tu ne lui aura pas pardonné son geste, il est rigoureusement inutile d’entreprendre des recherches. Quoi qu’elle te dirait, tu ne la croirais pas.
-C’est au-dessus de mes forces pour l’instant.
-Et ça le sera éternellement si tu refuses de te remettre en question. Je ne t’apporterai mon aide que quand tu auras décidé de lui laisser le bénéfice du doute. D’ici là, tu devras vivre avec tes interrogations. Je ne t’enverrai pas dans le mur. Tant que je n’aurai pas la certitude que tu seras prêt à entendre ce qu’elle a à te dire, je me refuse à lever le petit doigt.
-Tu es impossible!
-Et c’est bien pour ça que tu m’aimes! D’ailleurs, tu sais que j’ai raison.
-Ma tête est peut-être d’accord avec toi, mais mon cœur est plus réservé.
-Alors mets-les au diapason! Rentrons, tu veux? Je viens de me souvenir que j’ai à faire à la maison.»

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