Boudeuse, Valérie jouait ...

Publié le par Sandrine

Boudeuse, Valérie jouait avec ses aliments du bout de sa fourchette sans pour autant rien avaler. N’y tenant plus, Sébastien lui posa une question qui la laissa bouche bée.
«- Dis-moi, que ferais-tu si je te proposais un pacte avec le diable? Comprenant immédiatement où il voulait en venir, Maxime éclata de rire.
- Ca, c’est gonflé!
- Etes-vous devenus fous?
- Damien nous a déclaré une guerre occulte, rien ne sert de le combattre par la raison, il faut que nous retournions contre lui ses propres armes.
- Dans ce cas, nous ne vaudrions pas mieux que ceux que tu dénonces. Riposta-t-elle, sincèrement choquée par sa proposition.
- Ecoute, s’il y a bien une chose que j’ai comprise en étudiant la Bible, c’est que la frontière est pour le moins ténue entre le bien et le mal, si fragile qu’ils se confondent et s’inversent parfois. Ce ne sont que des concepts philosophiques et la seule chose vraiment révoltante est l’asservissement de l’homme par l’homme. Il est ridicule de condamner ce que nous appelons le satanisme sans le comprendre. Celui-ci considère que si la mort, la misère, la souffrance existent en ce monde, Dieu seul doit en être le responsable, ce Dieu tragique ne peut être qu’un mauvais démiurge. En s’opposant à son odieuse tyrannie, Lucifer a réellement ouvert une route de lumière et d’espoir. Pour ces hommes, l’archange déchu deviendra un maître et un exemple. Leur doctrine reste simpliste et peut la plupart du temps se résumer ainsi: tout ce qui s’oppose à la morale du Dieu cruel est saint. Ce qui est le mal pour le mauvais démiurge devient logiquement le bien pour ces révoltés contre la révélation judéo chrétienne et l’ordre juridique et social qui, au cours des siècles, en est issu. Ce qui est finalement dangereux, c’est le phénomène religieux en lui-même. Il y a eu autant de martyrs de Dieu que de champions de Lucifer et je ne vois pas en quoi ils différent les uns des autres. Sous les premiers empereurs romains, les chrétiens marchaient fièrement au supplice: nul n’aurait pu aller contre leur profonde conviction que cette mort épouvantable était le plus court chemin pour retourner à Dieu sans subir une vie longue et fastidieuse dont on leur avait enseigné qu’elle n’était qu’une aride vallée de larmes. Au moyen âge, à la renaissance et jusqu’à la fin du dix septième siècle, ces mêmes chrétiens, devenus les successeurs de césars, conduisirent par milliers au bûcher les disciples de Lucifer. Et, avec tout autant de foi que les chrétiens de la première heure, ces lucifériens affrontèrent courageusement une mort qui, ils en étaient intimement persuadés par un endoctrinement tout aussi efficace que celui dispensé par l’église à ses fidèles, n’était que le seuil d’une grande libération. Dès après leur dernier râle d’agonie, Lucifer devait les emporter vers un royaume de gloire où, enfin, ils allaient posséder toute la puissance et toute la science que Dieu n’avait pas voulu leur accorder dans le jardin d’Eden où il leur avait refusé le droit de manger du délicieux fruit de l’arbre de la connaissance. Il est idiot de croire qu’un homme sain d’esprit recherche le mal pour le mal. Les plus grands monstres de l’histoire recherchaient, au-delà du pouvoir, un dépassement de la nature humaine, et leurs monstruosités, bien qu’évidemment révoltantes à première vue, n’étaient pour eux que les étapes nécessaires vers le bien absolu. Les grands esprits rationalistes et scientifiques l’ignorent mais leur démarche intellectuelle n’est guère différente du credo des lucifériens et nous y avons-nous mêmes souscrit avec une belle inconscience. Le bien et le mal ne sont pas hors de l’homme mais en l’homme. Si Dieu il y a, il porte lui-même cette dualité en lui puisqu’il est admis depuis longtemps qu’il est un tout et fuir cette dualité originelle en s’en remettant à un dogme quelconque est une dangereuse lâcheté. Damien au lieu de mettre ses fidèles face à leurs responsabilités propres, se propose de s’en charger de façon à mieux les infantiliser pour les dominer comme tous les prophètes de toutes les religions l’ont fait avant lui. Il veut ériger Richard en saint, nous nous chargeons de révéler le démon qui est en lui pour rétablir l’équilibre afin que les naïfs qui s’y seront laissés prendre comprennent qu’il n’était finalement qu’un homme. Je ne vois pas ce qu’il y a de révoltant à cela. Valérie leva les yeux au ciel.
- Je suppose que c’est de toute façon le seul plan d’attaque auquel tu as pensé? Soupira-t-elle.
- Si tu as autre chose à proposer, je t’écoute. Lui répondit-il avec un sourire.
- Non. A présent que tu nous a si brillamment exposé ta théorie, je suppose que tu vas nous dévoiler l’aspect pratique de la question… Histoire que nous sachions jusqu’à quel point il va falloir nous compromettre…
- J’ai effectivement révisé mon cours de satanisme appliqué. Lui confirma-t-il, souriant comme un enfant s’apprêtant à faire une bonne blague.
- J’ai l’impression de me retrouver à l’époque où nous faisions le mur tous les trois. Remarqua Maxime, nostalgique.
- En fait, c’est presque aussi simple que ça. En me penchant sur les précieux témoignages obtenus par la sainte inquisition à grand renfort de tortures raffinées, j’ai appris que l’odeur de soufre était caractéristique de la présence du sieur Satan.
- J’en ai dans le garage pour les trois pieds de vigne que les affidés de Damien ont saccagés… Sébastien hocha la tête.
- Je suppose que tu n’as pas de cadavre d’enfant fraîchement égorgé et qu’il vaut mieux abandonner cette idée…
- Doucement, c’est de mon oncle dont vous parlez! S’indigna Valérie.
- Je suppose que Richard ne nous en aurait pas voulu, il menait ses recherches avec peut-être plus d’acharnement que moi quand il a compris dans quel piège il était tombé. La raisonna Sébastien. Je pense qu’un peu de soufre, quelques bougies noires et une poule égorgée devraient endiguer cette vague de miracles… Valérie le dévisagea avec écoeurement.
- En en qui concerne la poule, est-ce vraiment nécessaire?
- Nous pouvons avantageusement la remplacer par une chèvre si tu veux… La taquina Sébastien.
- C’est répugnant! S’exclama-t-elle.
- Je crois que des signes cabalistiques tracés à la craie devraient suffire à calmer les ardeurs des plus excités. Intervint Maxime qui, quoi qu’il en dise, n’avait aucune envie de jouer les bourreaux.
- Quand devrons-nous intervenir? Lui demanda Valérie.
- Dans la mesure où il est trop tard pour acheter le matériel du parfait sorcier, je pense que ce sera pour demain soir.
- J’espère que nous ne nous ferons pas pincer par le gardien, nous aurions bonne mine si une chose pareille venait à se savoir!
- Je pense que ce brave homme a m’habitude de dormir sur ses deux oreilles, nous sommes dans une ville relativement tranquille et je crains que nous ne soyons les premiers à inaugurer ce genre de cérémonie nocturne.
- J’espère que la première fois sera la bonne parce qu’il risque d’en perdre le sommeil et de nous compliquer singulièrement la tâche en cas de deuxième tentative…» Objecta Maxime, vaguement soucieux.

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