Coincée entre les quatre murs de l’appartement...

Publié le par Sandrine

Coincée entre les quatre murs de l’appartement, un boulet de plâtre blanc au pied, Marie avait eu tout le loisir de réfléchir à la situation. Elle avait essayé de faire abstraction de sa jalousie à l’égard de Laura dont elle avait longtemps cru qu’elle lui volait sa mère pour tenter de se mettre à la place de Marthe et comprendre sa réaction.
Elle n’en avait aucune envie au début mais ne supportait pas l’idée d’être rejetée par sa mère et s’en était trouvée réduite à se remettre ne question pour récupérer son affection. Elle n’était pas mère et ne pouvait appréhender totalement les sentiments de Marthe mais après un examen minutieux des évènements, parvint à s’en faire une idée. Le constat était amer: elle aurait eu la même réaction qu’elle. Elle avait longtemps pleuré mais s’aperçut que cet apitoiement sur elle était stérile. Les yeux bouffis, elle évita de croiser le reflet du miroir, tandis qu’elle se rendait en claudiquant à la guérite pour y prendre du papier à lettre et un stylo. Elle resta de longues minutes le regard dans le vague, l’esprit en tumulte, mordillant le capuchon du stylo. Elle voulait avouer, expliquer, se justifier, mais elle ne savait par quel bout commencer. Elle tapota nerveusement la table du bout de ses doigts pour se stimuler mais la solution ne venait pas. Elle tâchait d’imaginer sa mère face à elle et espérait par ce moyen piéger les mots qui se dérobaient. C’était une erreur. Le visage de sa mère se dessinait, le regard triste, les lèvres sévères, les narines palpitantes, exactement comme il lui était apparu au moment de leur dispute. Cette image la bloquait complètement et s’il générait une émotion en elle, ce n’était hélas qu’une profonde envie de fuir. Elle s’ébroua comme pour chasser cette image. Non, ce n’était pas à cette femme blessée et outrée qu’elle voulait parler, mais à la mère aimante et douce qui serait capable de la comprendre et de lui accorder son pardon. Elle posa son stylo sur le papier et commença à écrire. Il ne servait à rien de réfléchir, il n’y avait pas de bonne méthode. Il fallait écrire, c’était tout.
«Maman,
Je ne sais pas par où commencer. Je suis tellement désolée de t’avoir réduite à de telles extrémités… Tu as eu entièrement raison d’agir comme tu l’as fait. Je me rends compte à présent que si l’excuse de n’être qu’une enfant à l’époque où tout a commencé me semblait recevable, je suis adulte aujourd’hui et n’ai plus aucune excuse. Je me suis tue de peur de vous perdre papa et toi. Je vous aime à la folie et c’est précisément ce que j’ai commis: une folie! J’ai eu peur de voir la famille exploser et j’en tenais Laura pour responsable par avance. Maintenant que je suis femme, je réalise que je suis aussi coupable que lui de ce qu’il a imposé à Laura et qui la détruit lentement. Mais comment une fille peut-elle admettre que son père est un monstre? Plus tard, j’ai épaulé Laura parce que j’étais la seule dont elle acceptait la présence. Je voulais à la fois tenter de compenser le mal qui lui a été fait et m’assurer qu’elle s’agrippait à cette amnésie dont elle était coutumière et à laquelle elle se raccrochait comme à une planche de salut pour gommer les souvenirs des horreurs qu’elle subissait. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle fasse voler en éclats l’illusion de la famille parfaite que j’avais construite. J’ai honte de mon égoïsme. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que justice soit faite. Mon silence s’est révélé plus dévastateur que la vérité, j’en suis consciente. Mais comment faire pour que ce qui est n’ait jamais été? Je ne peux que te demander pardon et t’assurer de ma compréhension quelle que soit ta décision. Je t’aime.» Elle posa son stylo. Elle se sentait soudain vide, expurgée de ce sentiment de culpabilité, de ce sens mal placé du devoir, de ces responsabilités trop lourdes dont elle avait chargé ses épaules. L’aveu l’avait lavée, l’écriture noire sur le papier avait absorbé tout le surplus qui pesait sur son âme et avait bien failli l’étouffer. Elle plia soigneusement la lettre et la glissa dans une enveloppe qu’elle adressa à Marthe avant de la cacheter. Le sort en était jeté. Marie s’empara du stylo pour le refermer, l’esprit occupé à imaginer la réaction de sa mère à la lecture de ce courrier, elle manqua le capuchon et son pouce se couvrit d’une fine traînée d’encre noire. Elle l’interpréta comme un signe: il manquait encore un élément pour obtenir l’absolution… Laura! Elle se perdit dans la contemplation de la marque noire. Laura jetterait à coup sûr à a poubelle cette lettre du moment qu’elle émanait d’elle. Etait-ce pour autant une raison pour ne rien tenter? Evidemment, non. Marie soupira. C’était là une épreuve bien plus difficile à surmonter que la précédente. Laura serait sans pitié… Et elle aurait raison! Elle hésitait, cherchant tous les prétextes pour reculer devant l’obstacle. Elle n’en trouva aucun qui ne résistât à une infime réflexion. Sitôt formulés dans son esprit, ils sonnaient faux et explosaient comme des bulles de savon. Puisqu’il le fallait…
«Laura,
Tu ne liras probablement pas cette lettre et je ne t’en veux pas. Je l’écris simplement pour que tu sache que je plaide coupable pour tout ce dont tu m‘as accusée dans la tienne. J’ai manqué de maturité et de discernement. Je t’ai sacrifiée sans scille pour sauver ce que je croyais être une famille unie et aimante. Depuis toujours, loin de te considérer comme un membre à part entière de celle-ci, j’ai vécu ta présence comme une intrusion. Rien ne sera plus comme avant entre nous et Dieu merci, diras-tu. Mais si tu as besoin de moi, cette fois, je t’apporterai une aide réelle et désinteréssée. Je ne te ferais pas l’affront de te demander pardon, je causerai encore une fois plus de mal que de bien.» Elle plia et rangea la lettre dans une enveloppe; à la hâte, cette fois. La simple idée de parler à Laura la mettait mal à l’aise. Elle n’avait plus qu’à attendre.

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