Dès qu’il avait appris la nouvelle,...

Publié le par Sandrine

Dès qu’il avait appris la nouvelle, Sylvain s’était précipité, toutes affaires cessantes, au chevet de Laura. Les stores étaient à moitié fermés et la chambre au blanc immaculé baignait dans une douce pénombre.
Parmi les cheveux noirs répandus sur l’oreiller, Sylvain put distinguer ses traits et il fût effrayé de sa pâleur et de l’expression figée de souffrance qu’elle conservait jusque dans l’inconscience. Sa respiration était lente et pénible. «Je n’ai pas été capable de l’aider. J’ai l’impression d’être à court de ressources pour la tirer de ce nid de vipères. Et pourtant… Je refuse d’abandonner!» Se dit-il en serrant les poings. Il y avait quelque chose d’émouvant à la voir là, dépouillée de sa révolte mutine et de ses artifices. Laura, avec ses fines épaules mises à nu, sa poitrine dont le renflement généreux soulevait le drap. Une femme gisante, faible et pure dans le sommeil comme le sont toutes les femmes. Une minerve maintenait fermement son cou délicat, de la teinture d’iode maculait le drap en une tâche oblongue à la teinte orangée, juste sous les côtes qui se soulevaient irrégulièrement . Elle était nue et désarmée, étendue devant lui, lui qui, il le savait, était le dernier rempart qui pourrait empêcher la prochaine bourrasque de souffler la faible étincelle de vie qui l’animait encore. Une pensée saugrenue traversa son esprit. «Si je n’avais pas été marié, j’aurais pu en tomber éperdument amoureux…» Aussitôt, il jugea cette idée inconvenante et la repoussa de toutes ses forces. « Reprends-toi, médecin! Un transfert à l’envers, ce serait un comble! Tu n’as plus les épaules… Ce sera la dernière!» Elle lui paraissait soudain dangereusement proche, lui appartenant un peu, et c’est avec appréhension qu’il posa la main sur son front. Il entendit un toussotement derrière lui et sursauta en découvrant son collègue. Reprenant contenance, il demanda :
«- A-t-elle bougé ou parlé depuis qu’elle est là?
-Non. Pourtant elle s’en sort bien. Ses blessures ne sont pas graves: légére entorse cervicale, brasgauche cassé et une belle estafilade sur le flanc droit. Un miracle quand on sait quelle chute elle a subie.
-Que vous a-t-on raconté sur l’accident?
-Un homme était à l’arrière et avait un couteau dans la main. Il a semblé aux pompiers qu’il la menaçait. Elle a eu une chance insolente que la lame n’ait fait que l’effleurer.
-Et lui? Les yeux de Sylvain s’assombrirent.
-Il est mort. Nous n’avons rien pu faire.
-Dieu merci! Siffla-t-il entre ses dents. Son collègue lui lança un regard désapprobateur qui lui fit instantanément reprendre conscience de sa fonction. Il lui adressa un geste d’excuse.
-Je comprends, mais nous ne sommes pas juges. Le serment d’Hypocrate…
-Est souvent hypocrite! Termina Sylvain avec humour, ayant retrouvé un peu de légèreté. Puis,désignant le masque de douleur de la jeune femme.
-Et pour cela?
-Il y a ce qu’il faut dans la perfusion. Il y a encore autre chose… Devant la mine embarrassée du médecin, Sylvain l’incita du regard à poursuivre.
-Nous lui avons fait un bilan sanguin… Elle est enceinte. Sylvain plissa les yeux… «La voilà qui mugit, la bourrasque qui risque de l’emporter!» Pesta-t-il intérieurement. Il parut soudain à Sylvain q’un imperceptible frémissement crispait les traits de Laura et il se pencha sur elle avec plus d’attention.
Elle avait bougé, ses lèvres délicatement ourlées fermées jusqu’ici s’entrouvrirent, cherchant son souffle. «J’ai oublié de mentionner une côte cassée.» Expliqua le médecin. Un long frisson parcourut Sylvain à l’idée qu’elle aurait très bien pu mourir et même sa douleur prit soudain une tournure rassurante. Il passa à nouveau la main sur son front pour en effacer la sueur qui y perlait. Par ce contact, il tentait vainement de lui communiquer sa propre force. Laura tressaillit. Elle remua et ses paupières s’ouvrirent lentement. Sylvain guettait avec inquiétude ce premier regard. Serait-il celui d’une femme brisée ou celui d’une femme qui renaît à la vie? Il fut rassuré. Déjà, dans ce regard, il lisait une fougue et une lucidité qui dissipait ce qu’il y avait eu de vulnérabilité dans le spectacle qu’elle lui avait offert. Malgré les brumes de son malaise et des calmants, ses yeux conservaient leur profondeur et leur acuité. Elle se perdit un instant dans la contemplation de la peinture pourtant sans intérêt du plafond puis elle revint sur le visage soucieux de Sylvain. Alors, il vit l’ampleur du changement qui l’habitait. Une forme de colère obstinée et froide perçait dans ce regard.
«- Est-il mort? Sa question glaça Sylvain.
-Oui, Laura. Un grand sourire étira les lèvres de la jeune femme et un grand soupir souleva sa poitrine. Son visage rayonnait, une expression de victoire se peignit sur ses traits. A cet instant précis, Sylvain craignit terriblement pour sa santé mentale. Les lèvres de Laura remuèrent avec peine.
-Alors, j’ai gagné! Jamais plus il ne me fera peur. Sylvain n’était pas très sûr de ce qu’il avait entendu.
-Que voulez-vous dire?
-Je l’ai tué. Et j’ai survécu… Vous aviez raison: il n’existe aucune malédiction. J’ai pris un risque et j’ai gagné.
-Soyez plus claire.
-Il s’était introduit dans ma voiture et me menaçait d’un couteau. Il m’a ordonné de rouler. J’ai réfléchi. Je me suis souvenue que vous m’aviez dit que quelle que soit mon attitude il me tuerait. J’avais raté ma vie, alors j’ai décidé de réussir ma mort. Puisqu’il refusait de m’abandonner, j’ai pensé qu’il serait logique qu’il m’accompagne dans mon dernier voyage. Il m’a précédée, en fait. Il n’était pas invulnérable… Ce n’était qu’un homme. Elle avait le souffle court. Sylvain passa sa main sur son front en geste d’apaisement, en geste paternel. Ce simple mouvement eut la vertu de replacer chacun dans sa fonction et de dissiper définitivement le bref égarement de Sylvain.
-Je suis là, Laura… Ne bougez pas. Sous ses doigts, il sentit la chevelure souple et soyeuse. Il retira sa main. Rien ne servait de tenter le diable. Ce n’était pas de cette façon qu’elle avait besoin de lui. Sylvain se dit qu’elle était un être à part. Une âme d’ange dans un corps de démon. Il n’expliquait autrement le trouble qu’il ressentait à son contact. L’apparence de Laura n’avait pas changé, mais son regard et le timbre inusité de sa voix qui lui donnait une vague impression moquerie menaçante, pétrifièrent Sylvain. Non, son âme n’était plus si angélique que cela… Il se surprit à la détailler comme s’il découvrait une étrangère. Il sentit brusquement le regard de la jeune femme peser sur lui et eut l’espoir qu’elle n’avait pas compris ce qui l’agitait intérieurement. Il perçut toutefois un éclair d’égarement dans les yeux noirs qui le toisaient. Laura était écartelée entre ses mésaventures qui désormais appartenaient au passé et son esprit présent encore en métamorphose. Elle ne savait plus quel nom donner au singulier trouble qui la ravageait. Elle sentit brutalement la nécessité de se reposer. Non qu’elle fût fatiguée, mais il lui semblait que sa tête était en plein chaos. Elle n’arrivait pas à reprendre pied dans la nouvelle réalité qui s’offrait à elle et d’ailleurs la demi obscurité et la perfusion qui se déversait dans ses veines y étaient peut être aussi pour quelque chose. «Demain, j’y verrai plus clair! A chaque jour suffit sa peine…» Sylvain vit les paupières aux longs cils battre doucement et pressa chaleureusement la main délicate de Laura avant de la laisser glisser dans les bras rassurants du sommeil. Lui seul pouvait lui apporter un peu de réconfort.

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