Désespérée, Sonia conduisait avec une...

Publié le par Sandrine

Désespérée, Sonia conduisait avec une rapidité totalement déraisonnable, la vue brouillée par les larmes qui n’en finissaient pas de couler. Elle les essuyait régulièrement d’un revers de main rageur mais elles reparaissaient aussitôt.
Quand elle se gara à côté de la petite case en torchis en lisière de l’oasis, elle posa son front contre le volant et se laissa aller quelques minutes avant de décider que cette crise de désespoir était terminée. Elle s’examina dans le rétroviseur et haussa les épaules. Elle saurait. Et alors? Elle savait toujours tout, quoi qu’on fasse pour le lui dissimuler. Elle descendit du véhicule tout terrain et prit alors conscience de l’ardeur du soleil qui brûlait sa peau mise à nu par ses manches courtes. Elle poussa le rideau de tissu aux couleurs sombres et attendit sur le pas de la porte.
«- Je t’attendais. Lui dit une voix rocailleuse. Entre. Elle s’avança et, ses yeux s’habituant peu à peu à l’ombre qui l’avait aveuglée, découvrit la vieille chenue à la bouche presque totalement édentée. Je t’avais prévenue. Reprit-elle.
-Ce n’est pas possible. Il doit y avoir un autre moyen.
-Tu sais bien que non.
-Je refuse que mon fils soit sacrifié! Cria-t-elle.
-Que ce soit avec ou sans ton consentement, il n’a pas un an à vivre.
-Non… Non! Tu as dû te tromper…
-Je ne me trompe jamais. Accepte ton destin ou il te broiera.
-Jamais!
-C’est ce que j’ai dit en voyant ce qui allait arriver à ma fille. Quoi que j’ai pu faire, elle est morte. Et c’est toi qui a pris la décision de l’éliminer.
-Je n’avais pas le choix et tu le sais.
-Je ne te fais aucun reproche. Je t’explique que ta révolte est vaine. Sarah et Yannis, quels que soient nos efforts pour les en empêcher, ont pour point commun de choisir leur destin et de courir à leur fin. J’ai accepté le sacrifice de Sarah et je l’ai soutenue jusqu’au bout. Tu seras contrainte d’agir de même faute de quoi il accomplira son œuvre seul et dans la douleur. Il va mourir, Sonia. Je te l’ai déjà dit et je te le répète. Lui seul peut nous venir en aide. Ce n’est pas un lâche et toi non plus. Fais face avec lui.
-Si vous n’en avez pas le courage, c’est moi qui le guiderai. Dit une voix féminine cristalline du fond de la case. L’inconnue se leva et s’approcha de Sonia pour qu’elle puisse la voir. Elle devait mesurer un mètre quatre vingt, avait la peau cuivrée et était si fine qu’elle semblait menacer de se briser à chaque mouvement.
-Qui êtes-vous? Lui demanda Sonia, agressive.
-Vous ne devinez vraiment pas?
-Non.
-Je suis Lilith.
-Que faites-vous ici?
-Quel accueil, ma chère! Je viens régulièrement sur terre pour m’assurer que tout va bien auprès de mes disciples.
-Quels disciples?
-La plupart d’entre vous m’appelle la maîtresse des arts magiques. Je crois qu’il serait bon
de tout reprendre depuis le début. Qu’en dites-vous? Sonia l’observait avec méfiance et ne répondit pas à cette question qui n’en était pas vraiment une. Asseyez-vous. On ne résume pas plusieurs millénaires en trois phrases. Comme vous le savez certainement, je suis la première femme d’Adam. Ce que vous ne savez pas en revanche, c’est qu’Eve, cette malheureuse, n’a commis aucun péché. L’auteur du péché originel, c’est moi! Et j’ai été bien plus loin puisque j’ai aussi mangé de l’arbre de vie comme ils disent. Adam, mon ex mari, m’a séduite, comme Virgile l’a fait avec vous. Nous avons eu des enfants dont vous avez sans doute entendu parler: les néphilims. Reprenez la Bible, considérez qu’on m’a généreusement attribué le rôle du serpent, ou bien du Diable, et vous pourrez retracer mon histoire.
-Puisque vous avez eu des enfants, et qu’ils sont métisses, tout comme mon fils, et qu’ils
doivent donc avoir les mêmes capacités, pourquoi le sacrifier, lui, plutôt que les vôtres?
-Parce que mes enfants sont déjà morts. Ils les ont froidement éliminés lors de ce qu’ils
appellent le déluge. Yannis est désormais le seul néphilim survivant.Pourquoi venir aujourd’hui alors que vous aviez vingt cinq ans pour le faire?
-Parce que c’était inutile.
-Et en quoi est-ce plus utile aujourd’hui?
-Parce que vous pouvez me donner les moyens de vous aider.
-C’est-à-dire?
-Vous avez la dépouille de Virgile.
-En quoi cela peut-il nous aider?
-Avec son A D N et des femmes volontaires, nous pourrons créer des centaines de néphilims capablesde les terrasser d’ici une vingtaine d’années.
-Au cas où Yannis échouerait, n’est-ce pas?
-Oui.
-Il n’y aura personne à sauver s’il échoue.
-Si. Je m’engage à mettre la plus grande partie de l’humanité à l’abri si cela se passait mal. Mais avec eux, ce refuge ne saurait être que provisoire. Vous savez que j’ai raison, Sonia.
-Je ne sais plus rien du tout.
-Je suis humaine, moi aussi et je comprends vos peurs et votre douleur, mais vous devez les surmonter et ne pas vous laisser aveugler par elles.
-Vous rendez-vous compte que vous êtes aussi monstrueuse qu’eux? Vous êtes en train de me demander froidement de vous aider à mettre au monde des enfants destinés au combat et à la mort et vous voudriez que je vous en remercie!
-Ce n’est pas cela et vous le savez, Sonia. Je suis votre aïeule à tous. Croyez-vous que je
vais vous laisser disparaître sans réagir? Je n’ai pas d’autre issue et vous non plus. Quant à ces êtres que nous allons créer, ils ne sont pas comme vous le dites si injustement déstinés à combattre et à mourir, mais à combattre et à vaincre. Ils seront de notre peuple, nos destins seront intimement liés. S’ils périssent, nous mourrons avec eux, s’ils survivent, nous vivrons grâce et avec eux. Ils seront nos frères d’armes.
-Etes-vous donc si sûre que mon fils va mourir sans remporter la victoire?
-Non. Son avenir est flou. J’en suis profondément désolée, mais la seule certitude que j’ai, c’est qu’il ne passera pas l’année. Nous ne pouvons prendre aucun risque. Il est seul contre tous, Sonia.
-Pourquoi ne pas attendre que les autres néphilims soient aptes à se battre à ses côtés avant de lancer l’offensive?
-Parce que ce choix ne nous appartient pas. Ils savent que Sarah a trouvé le moyen de tuer Virgile et de regagner la terre. Ce n’est plus qu’une question de jours.
-Comment Yannis peut il intervenir?
-Avez-vous déjà entendu parler de voyage astral ou d’ubiquité?
-Naturellement. Mais je ne vois pas en quoi cela peut constituer un danger pour lui puisque son enveloppe charnelle sera en sécurité auprès de nous.
-C’est une erreur. Si son corps astral est touché, son corps physique subira les mêmes dommages. Une fois sur place, il sera seul.
-N’existe-t-il donc aucun terrien capable de lui prêter main forte?
-Je crains que non. Il faudrait que ceux-ci possèdent à la fois le don d’ubiquité et de télékinésie. En outre, ils seraient épuisés au bout de quelques minutes seulement alors que Yannis est infiniment plus résistant.
-Seul contre tous… C’est du suicide!
-Ca l’était aussi pour Hercule, de même que pour Ulysse, ainsi que pour tous ceux que vous considérez comme les héros des temps anciens. Et pourtant, ils ont tout tenté malgré la certitude que leurs entreprises étaient vouées à l’échec.
-Ca me dépasse! Comment vous, leur mère, pouvez-vous en parler avec autant de détachement et d’insensibilité!
-Ce n’est pas de l’insensibilité. Pendant tous ces millénaires, ma douleur et ma colère ne m’ont pas quittées. C’est pourquoi j’attends avec impatience le moment de savourer enfin ma vengeance. Je sais pertinemment que vous ne pouvez vous résigner à la disparition de Yannis, c’est pourquoi je tiens à vous avertir que certains évènements vont vous bousculer et risquent de vous mettre au pied du mur de façon brutale. Le temps nous fait cruellement défaut, Sonia.
-Yannis n’est peut être pas celui que vous attendez, Lilith. Je n’ai rien dit à la sorcière, mais il y a bien longtemps de cela, j’ai injecté à Yannis un produit dont je ne connaissais ni la nature, ni les effets.
-Je sais tout cela. C’est parfait, au contraire. C’est moi qui vous ai fait cadeau du serpent d’airain. En savez-vous un peu plus aujourd’hui sur ce qu’il contient?
-Très peu. Sans doute trop peu. On a trouvé dans ce liquide des plantes et du venin de serpent.
-En effet. Mais vous êtes passés à côté de l’essentiel.
-Que peut-il y avoir d’autre?
-Les plantes et le venin ne sont qu’un conservateur.
-Et que doivent-ils conserver? Insista-t-elle en pâlissant.
-Non, Sonia. Vous n’avez pas mis Yannis en danger, rassurez-vous. C’est assez complexe, mais disons pour simplifier qu’il contenait surtout de l’A D N modifié visant à anihiler le gène responsable de la dégénérescence et de la destruction des cellules.
-Yannis est donc immortel! S’écria-t-elle, pleine d’espoir. Lilith nia de la tête.
-Je suis navrée, Sonia, mais ce n’est pas tout à fait juste. Yannis est en effet immunisé contre toutes les maladies et le vieillissement mais il ne l’est pas contre les agressions d’ordre mécanique. Je crois savoir que Sarah vous l’a déjà expliqué.
-Mais son initiation va prendre des lustres! Il ne sera jamais prêt à temps pour avoir la moindre chance de survie.
-Yannis n’a pas besoin d’initiation. Ce qui demande un immense effort pour vous est pour lui presque aussi naturel que de respirer. Il n’a pas encore pris la pleine mesure de ce dont il est capable, c’est tout.
-Il l’a fait ce matin.
-Ce n’était qu’un amusement. Il peut beaucoup plus. Il suffit de l’en convaincre.
-Mais comment pourra-t-il amener une arme avec lui?
-Il ne le pourra pas. C’est pour cela que je vous disais qu’il est vital de maîtriser la télékinésie. Il devra trouver chez eux les armes dont il aura besoin. De plus, il devra avoir une grande agilité. IL lui faudra les tuer à coup sûr et de façon totalement irrémédiable, faute de quoi ils guériront et repartiront au combat avec encore plus de hargne. Leur organisme a une capacité de régénération presque illimitée. Seule la destruction de leur cerveau en viendra à bout.
-Mais Sarah…
-Je sais. Elle n’a atteint que son cœur. Virgile n’est mort que parce qu’elle l’a emmené avec elle, l’empêchant de ce fait de se voir prodiguer les soins adéquats par les siens. Si elle l’avait laissé sur place, ils auraient retiré la barre métallique fichée dans son cœur, auraient établi un circuit de circulation sanguine externe pour continuer à alimenter et oxygéner son cerveau et les lésions cardiaques que Sarah lui avait infligées n’auraient plus été qu’un mauvais souvenir au bout de quelques jours.
-En serait-il de même pour Yannis?
-Oui.
-Nous pourrions donc soigner son corps physique si son corps astral est atteint…
-A condition de surveiller en permanence ses fonctions vitales et de pouvoir agir dans l’instant quelles que soient ses blessures, oui.
-Combien sont-ils?
-Faites le compte de tous les dieux mentionnés depuis les origines et vous en aurez une idée précise.
-Plusieurs centaines, si je comprends bien.
-Oui. C’est bien pour cela que je vous disais que ses chances d’en sortir vivant sont maigres.
-Je l’aiderai. Laissa tomber la sorcière avec une farouche détermination.
-Ne dîtes pas de bêtises. La rabroua Lilith.
-Je sais ce que je dis. Plus rien ne me rattache à la vie depuis que Sarah est morte et étant donné mon âge, je ne vais pas tarder à la rejoindre quoi qu’il advienne. Vous comprendrez que je préfère une mort glorieuse plutôt que de m’éteindre lamentablement. Je ferai les repérages nécessaires. Dès que j’en aurai localisés qui seront isolés des autres et avec des armes potentielles à proximité, je l’en informerai et il n’aura plus qu’à intervenir. La télékinésie m’est totalement étrangère, mais j’ai une longue pratique du voyage astral. Il vous suffira de nous guider jusqu'à eux.
-J’en serai aussi. Déclara Sonia. Je n’ai aucune envie de survivre à Yannis.
-J’avais oublié que vous possédez quelque chose que nous n’avons plus…
-De quoi s’agit-il?
-La capacité d’aimer. Chez nous, ce type de sentiment a disparu.
-Je vous plains.
-Je n’en souffre pas.
-Si vous aviez su ce que c’est, vous en seriez malade.
-J’en doute un peu quand je vois à quelles folies ça vous conduit. Ce que vous appelez courage, abnégation et sacrifice n’est pour nous que bêtise pure. Etes-vous sûres de vous?
-Absolument. Rien ne pourrait plus me faire changer d’avis. Affirma résolument Sonia.
-Il faut tout mettre en place immédiatement. Dit la sorcière en se redressant avec peine.
-Pourquoi une telle urgence? L’interrogea Sonia, surprise. La vieille lui adressa un sourire amer.
-Parce que l’attente tue le courage.»

Commenter cet article