Ebahi, Sébastien relisait le texte qu’il venait d’écrire...

Publié le par Sandrine

Ebahi, Sébastien relisait le texte qu’il venait d’écrire, ne parvenant pas à en croire ses yeux. Ce passage de la Bible lui avait toujours échappé et le sens qu’il prenait pour lui le stupéfiait.
La haute silhouette d’Aaron dépassait de celles des autres hommes massés autour de lui.
«- Dis-nous, Aaron, jusqu’à quand devrons-nous attendre ton frère? Il y a plus d’un mois qu’il est monté au sommet de cette montagne! Rends-toi à la raison: il est mort.» Gêné, Aaron dut admettre que la situation devenait pour le moins délicate et qu’il ne pourrait endiguer longtemps encore le mécontentement de son peuple et qu’il se mettait en danger s’il ne prenait pas énergiquement les choses en main. Il leva ses mains ouvertes au-dessus de la foule en signe d’apaisement et prit la parole.
«- Moïse m’a donné des instructions au cas où il lui arriverait malheur. Commença-t-il en assurant sa voix. S’il n’est pas revenu, c’est qu’à coup sûr, nous avons péché contre Yahvé sans le savoir. Nous devons lui faire une offrande pour apaiser sa colère. Otez les anneaux d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les moi.» La gorge nouée, il demeurait immobile en guettant la réaction des hébreux. Un murmure parcourut l’assemblée. Soudain, la foule se fendit et livra le passage à un homme chenu. Il avait les mains pleines de bijoux qu’il déposa respectueusement aux pieds d’Aaron. Sans un mot, il fit volte face et se fondit à nouveau dans la marée humaine. Ce fut le déclenchement d’une avalanche d’or qui se déversa pendant plus d’une demie heure aux pieds d’Aaron, stupéfait qu’une simple parole lui eut suffi à être obéi. Ce sont des enfants, pensa-t-il, des enfants effrayés qui ne savent plus dans quel giron se réfugier.
«- Allumez un grand feu et apportez un chaudron!» Leur ordonna-t-il sans savoir exactement ce qu’il allait faire. Il lui fallu moins de cinq minutes pour que tous s’affairent autour de lui. Il désigna quelques hommes et leur intima de jeter l’or dans le chaudron chauffé à blanc. Silencieux et attentifs, les hébreux attendirent que l’or se liquéfie dans le chaudron. Aaron demanda ensuite aux hommes qu’il avait désignés de s’emparer du chaudron et d’en verser le contenu dans le sable. Il attendit patiemment que le métal se solidifie et refroidisse avant d’ordonner à ses assistants de l’aider à extraire le métal qui s’était enfoncé dans ce moule aléatoire. Il eut le plus grand mal à demeurer aussi calme et digne que sa posture le lui imposait quand il découvrit la forme que le hasard avait façonnée. Un veau! Grossier, certes, mais un veau tout de même. Brusquement, il sourit intérieurement de sa naïveté. Bien sûr que cette chose avait une forme! Elle en avait une de même que les nuages que les enfants s’amusaient à interpréter, tout simplement… Des enfants, se répéta-t-il, nous ne sommes que des enfants! Interprétant mal le vague sourire qui étirait ses lèvres, les hébreux crurent qu’ils étaient agréés par Yahvé et l’un d’entre eux se mit à hurler:
«- Voici ton Dieu, Israël, celui qui t’a fait monter du pays d’Egypte.» Aaron, surpris, ne se reprit pas assez vite pour empêcher les hommes qui se trouvaient à ses côtés d’ériger un autel devant la statue. Ne sachant que faire et craignant d’être lynché par la foule s’il s’opposait à elle, Aaron leur annonça, pensant que ça ne prêterait pas à conséquence et que ça aurait l’immense avantage de lui laisser une journée de réflexion:
«- Demain, fête pour Yahvé!»
Il réfléchit toute la nuit, l’esprit obscurci par la peine à l’idée d’avoir perdu son frère et n’était guère plus avancé que la veille quand le jour se leva. Il entendit qu’un début d’agitation frémissait dans le camp et sortit pour se rendre compte ce qui se passait. Satisfait, il vit que des hommes venaient le chercher pour que lui aussi offre les holocaustes et les sacrifices de communion selon les règles de la plus pure tradition. Il accéda de bon cœur à leur demande, se réjouissant de leur bonne volonté. Dès que la cérémonie fut terminée, ils s’assirent pour boire et Aaron, l’esprit tranquille, regagna sa tente. Soudain, il entendit une musique languissante se muer en un rythme effréné et sortit en courant. Stupéfait, il découvrit des danseuses lascives s’enrouler autour des corps d’hommes ivres qui les couvaient de regards gourmands. Catastrophé, il dut se rendre à l’évidence: le campement s’était transformé en lupanar et il ne parviendrait jamais à imposer seul la plus élémentaire décence à ces instincts débridés. Désespéré, il jeta un regard au Sinaï. Fou de joie, il reconnut Moïse et Josué qui s’approchaient du camp. Blanc comme un linge et frémissant de colère, Moïse traversa la foule. Il poussa un cri plus animal qu’humain tant sa rage était grande de voir que sa courte absence avait suffi à mettre en péril le dogme qu’il avait patiemment érigé et qu’il croyait mieux enraciné dans le cœur des hébreux. Entendant ce cri terrible, la foule se figea. Les yeux flamboyants de fureur, Moïse leva les Tables de la Loi au-dessus de sa tête pour que tous puissent les voir et les brisa violemment au sol. Il se rua sur la grossière effigie sortie des entrailles de la terre et la jeta dans le feu. Il attendit quelques minutes et le noya avec l’eau que les hébreux avaient disposée là pour le banquet et à laquelle ils n’avaient pas touchée. Il ne resta plus qu’un amas de cendres noirâtres quand Moïse cessa de s’acharner sur la masse informe. Il ramassa une poignée de cette poudre et la répandit dans un pichet de vin qui se trouvait à sa portée.
«- Buvez! Hurla-t-il. Buvez votre péché jusqu’à la lie parce que celui-ci ne vous sera pas remis. Buvez! Enivrez-vous de la colère de Yahvé! Que t’ai-je fait, Aaron, pour que tu profites de mon absence pour t’arroger le pouvoir? Lui demanda-t-il dans un souffle perceptible d’eux seuls, ayant senti sa présence derrière lui.
- Je te jure sur mes fils que je n’y suis pour rien. Je n’ai pas su comment répondre à leur impatience, c’est vrai, mais ce sont eux qui ont fait de leurs mains ce que tu vois.
- Je me suis trompé à ton sujet, mon frère, mais je ne fais jamais deux fois la même erreur, tiens-toi le pour dit!Siffla-t-il. Eloigne-toi et laisse-moi agir. Je m’occuperai de toit quand j’en aurai fini avec ces chiens galeux.» Effrayé par la colère sans borne de son frère et ses conséquences pour son peuple, Aaron demeura immobile.
«- Va-t-en ou tu seras du nombre des félons.» Le menaça-t-il d’une voix blanche. Vaincu? Aaron s’éloigna sans pour autant le quitter des yeux. Il vit son frère dominer les hébreux de toute sa hauteur et hurler: «- Qui est pour Yahvé, à moi!" Aussitôt, tous les fils de Lévi, qui étaient réputés pour retourner facilement leur veste en fonction des circonstances, se portèrent à ses côtés.
«- Ainsi parle Yahvé, le Dieu d’Israël: ceignez votre épée sur votre hanche, allez et venez dans le camp, de porte en porte, et tuez qui son frère, qui son ami, qui son proche pour laver l’honneur d’Israël dans le sang de l’impie et prouver votre fidélité à Yahvé.» Leur ordonna-t-il à mi-voix. Aaron les vit acquiescer silencieusement aux paroles de Moïse qu’il regretta de ne pas avoir entendues et les vit s’éloigner, résolus. Il les aperçut, sortant de leurs tentes, et fut un bref instant aveuglé par le soleil qui se refléta dans l’une de leurs épées.
"- Non.» Murmura-t-il, le souffle coupé par l’horreur de ce qu’il devinait. Epuisés et chancelants par les excès de la fête, les hébreux n’offrirent aucune résistance aux fils de Lévi quand ils plongèrent leurs épées dans leurs corps. Ecoeuré et révolté par cette tyrannie meurtrière, Aaron détourna les yeux et découvrit Moïse qui contemplait calmement le spectacle à ses côtés.
«- Regarde, Aaron, regarde ce qu’il en coûte de me défier. Lui dit-il sans élever la voix tout en le prenant aux épaules pour l’obliger à regarder la mort en face.
- Pourquoi? Gémit Aaron.
- La vieille recette de la carotte et du bâton. Lui répondit-il avec nonchalance.
- Combien? Combien devront périr pour que tu estimes avoir assis ton autorité sur ces malheureux? Se rebella-t-il en se tournant brusquement pour se défaire de l’emprise des doigts qui s’enfonçaient douloureusement dans sa chair et le fixa droit dans les yeux.
- Suffisamment pour que même les siècles n’effacent pas cette leçon de leurs mémoires.
- C’est donc cela, ton Dieu de bonté? Moïse lui sourit ironiquement.
- C’est cela, mon règne d’éternité.» Lui asséna-t-il avant de lui tourner le dos. Il tomba environ trois mille hommes ce jour-là et l’histoire a donné raison à Moïse puisque les hébreux, grâce à la Bible, se souviennent encore, quelque chose comme trois mille cinq cent ans après de ce terrible épisode de la traversée du désert.

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balzac attaque 14/12/2014 13:55

pas mal!

balzac attaque 14/12/2014 13:55

pas mal!