Et les taons?

Publié le par Sandrine

- Et les taons? Demanda-t-il à Sébastien avec une patience qui le surprit.
- Les égyptiens ne mangeaient pas de mouton, c’était pour eux un animal sacré.
En revanche, pour les hébreux, ce n’était que du bétail. Les taons dont Moïse a menacé Pharaon ne sont pas arrivés en masse par l’intercession d’un dieu quelconque mais bel et bien par une manœuvre de Moïse qui les a volontairement maintenus dans un état sanitaire épouvantable afin que les taons prolifèrent dans leur toison. Il lui aurait ensuite suffi de laisser les bêtes errer librement dans la ville pour que la plaie qu’il avait prédite d’autant plus facilement qu’il l’avait lui-même mise au point s’accomplisse. Voulant préserver la population, Pharaon a cédé à la première revendication de Moïse qui était d’aller rendre un culte à Yahvé. Vous remarquerez, si ma mémoire est bonne, qu’il n’a pas eu le courage d’affronter directement Pharaon en lui parlant dès le début de l’exode qu’il préparait. Il a agi en deux temps et cette stratégie lui a permis de remettre en cause la divinité de Pharaon qui se pliait ainsi deux fois au lieu d’une seule à sa volonté. Aux yeux du peuple, la guerre des dieux était engagée et les hébreux constataient avec surprise qu’ils avaient de fortes chances de l’emporter.
- Mais, mon fils, Pharaon était un homme d’état et il n’a pu ignorer la manœuvre de Moïse…
- En effet, d’autant plus que Pharaon faisait surveiller les hébreux et que le secret de l’exode devait être éventé depuis longtemps. Je suppose qu’il a pensé qu’accéder à cette requête de Moïse était un moindre mal. Il pouvait reconquérir sa divinité auprès de ses sujets par un stratagème quelconque mais laisser souffrir physiquement son peuple ne lui aurait jamais été pardonné, ni sur le plan politique, ni sur le plan religieux. En outre, les hébreux doutaient toujours des dons prophétiques de Moïse. En faisant avorter cette plaie dans l’œuf, il laissait le doute s’installer. De plus, n’oubliez pas que Moïse avait réussi à convaincre les hébreux les plus modestes qu’ils étaient les prisonniers des égyptiens. En leu accordant cette escapade, Pharaon démontrait, non pas qu’il faiblissait devant la volonté d’un dieu étranger, mais que les hébreux étaient des égyptiens à part entière et qu’ils jouissaient de la même liberté que leurs concitoyens. Ce n’est qu’une fois que Pharaon a accédé à sa demande que Moïse a précisé sa pensée officiellement. Quant aux vaches décimées, il ne s’agissait que d’un vulgaire empoisonnement. Il en est de même pour les furoncles. Il suffisait de répandre une poudre irritante et la chaleur et la sueur ont fait le reste. Ne trouvez-vous pas suspect que les plaies mosaïques ne se soient abattues que sur la capitale et non sur l’ensemble du pays?
- Ca, rien ne le prouve. Répliqua vivement le prêtre.
- Pas plus que le contraire. Ces plaies sont effectivement relatées dans la Bible mais aucun écrit des civilisations environnantes ne les a jamais mentionnées. Lui répondit-il cyniquement.
- Et la grêle, ça, c’est bien l’œuvre de Dieu! S’emporta le curé.
- Pas forcément. Moïse, de même que les prêtres égyptiens, possédait de solides notions de météorologie et disons que l’occasion a fait le larron. Pour ce qui est des sauterelles, Moïse, comme tout égyptien instruit, savait que le vent d’est amenait avec lui ces redoutables nuées.
- Soit, mais comment a-t-il pu le prévoir?
- De la même manière qu’il a prédit que le soleil serait masqué pendant trois jours par d’épais nuages noirs qui n’étaient autres que des nuages de cendres dus à une éruption volcanique. N‘oubliez pas que toutes ces régions sont situées sur la faille du rift et que les phénomènes géologiques les plus violents les affectaient. Que penseriez-vous si je vous disais qu’une catastrophe allait vous arriver si vous quittez ce confessionnal, déclenchant ainsi l‘ire de Dieu, que je tire, sans que vous ne me voyiez, naturellement, le tapis sous vos pieds, que vous vous cassiez la jambe, et que je vous dise après coup que je vous l’avais bien dit, que vous alliez vous casser le jambe?
- Je suppose que si j’étais naïf, ce qui est loin d’être le cas des hommes d’églises contrairement à ce que vous semblez croire, je croirais que vous êtes médium… Admit-il du bout des lèvres.
- Exactement. Moïse annonçait bien chaque plaie, mais pour ces deux-là, il n’a précisé ni la date, ni la nature des catastrophes. Il ne l’a fait qu’une fois qu’elles se sont produites. Ce n’est ni plus ni moins que la méthode mise en œuvre par les mauvaises voyantes.
- Et la mort des nouveaux-nés, ça, quand même, ça défie toute logique! Ayez la bonne grâce de le reconnaître, mon enfant.
- La Pâque sanglante… Soupira-t-il. Je suppute que Moïse a en premier lieu fait empoisonner le fils de Pharaon. Il eut la quasi-certitude que le prêtre, à ces mots, s’était vivement signé et le froissement d’étoffe qu’il entendit lui ôta tout doute à ce sujet. Il était désormais pour cet homme un suppôt de Satan, et, aussi inexplicable que ce fut, il en tirait un certain plaisir qu‘il n‘eut pas la bonne grâce de se reprocher. Peut-être était-ce tout simplement la joie perverse de précipiter son semblable dans les mêmes affres où il surnageait péniblement. Il a ensuite ordonné aux hébreux de faire une marque de sang pour se protéger d’un péril imaginaire. Rappelez-vous que les égyptiens avaient un taux de fécondité inférieur aux hébreux et que, par conséquent, leurs fils revêtaient à leurs yeux plus d’importance. Le taux de mortalité infantile était extrêmement élevé à ce moment-là. Moïse avait averti les hébreux que quiconque serait frappé cette nuit fatidique par le décès d’un premier né ne le serait que par manque de foi. Quoi d’étonnant que ceux qui en aient perdu cette nuit-là l’aient tu et ne l’aient révélé que bien plus tard en trichant sur la date du décès? En outre, Moïse avait habilement répandu la rumeur de ce qui devait arriver cette nuit-là. Lorsque les égyptiens ont appris que le fils de Pharaon avait été lui-même atteint, quoi de plus naturel que d’attribuer les décès de leurs propres enfants survenus cette fameuse nuit à l’intervention d’un dieu hostile? La panique engendre la superstition et c’est exactement ce qui s’est passé. De plus, s’attaquer aux fils des égyptiens revêtait un aspect symbolique particulièrement fort pour les hébreux qui avaient gardé par la tradition orale la légende d’avoir eux-mêmes été victimes de ce type de représailles de la part du Pharaon précédent. Moïse connaissait parfaitement ce fait et s’en est servi pour convaincre les hébreux que c’était là une vengeance divine. Moïse n’ignorait rien de la psychologie de ses contemporains. Il avait une double culture et l’a mise à profit, tout simplement. C’est cette dernière action qui a porté un coup décisif à Pharaon. Politiquement, elle ébranlait sérieusement sa position et il savait que seul le temps pourrait faire oublier ce désastreux épisode. Le temps, et le départ des hébreux dont la simple vue remémorerait sans cesse aux égyptiens cette nuit épouvantable. En outre, Pharaon se trouvait dégagé de toute responsabilité concernant les hébreux puisqu’ils se plaçaient eux-mêmes sous la double protection de Moïse et de Yahvé. Il ne pouvait plus alors être incriminé s’ils périssaient sous les coups des hittites qui eux, les considéraient toujours comme des égyptiens. C’ était donc le moment idéal pour lui pour se débarrasser sans trop de dégâts de cette menace inutile. C’est ainsi que Moïse a conquis le trône hébraïque.
- Votre démonstration serait crédible si Moïse avait eu le temps de peaufiner chaque détail alors qu’il subissait un procès lors duquel il risquait sa vie et son honneur.
- Mais Moïse n’agissait pas dans l’urgence, mon père. Il avait eu tout le temps nécessaire pour préparer un plan d’une telle envergure durant son exil, qui, je n‘ai pas besoin de vous le rappeler, a duré plusieurs années.
- Et personne, à part vous, n’aurait jamais percé ce mystère? N’est-ce pas de la prétention, mon fils?
- Non. C’est simplement une vérité qui crève les yeux. Si l’on veut à tout prix cacher quelque chose, il suffit de le laisser suffisamment à la vue de tous pour qu’ils finissent par l’admettre comme allant de soi et n’y prêtent plus la moindre attention. C’est la longévité de la Bible qui a fait sa force et l’a sacralisée. Ai-je votre absolution, mon père?
- Je vous le répète, mon fils, que vaut le pardon d’un dieu auquel vous ne croyez pas?
- Je crois sincèrement en Dieu, mon père. C’est de l’homme dont je me méfie. Croyez-vous que Dieu soit enchanté que son nom soit associé aux plus grands crimes que l’humanité ait connus?» Lui répondit-il, mordant, avant de quitter le confessionnal sans attendre sa réponse. De retour à l’air libre, il s’étonna d’avoir su puiser dans les tréfonds de sa mémoire les ressources nécessaires à se souvenir des évènements bibliques et de leur contexte historique afin de leur ôter leur dimension miraculeuse pour les ramener à des faits aisément explicables par la logique. Alors qu’il regardait l’église sans la voir, plongé dans ses réflexions, un homme auquel il n’accorda aucune attention le bouscula tout en lui murmurant:
«- Le silence est d’or, mon ami.» Sébastien se retourna aussitôt pour tenter de voir son visage, mais il avait déjà disparu, happé par la foule. Il fronça un instant les sourcils et prit le chemin du retour.

Commenter cet article