Il régnait au laboratoire l'activité fébrile d'une ruche...

Publié le par Sandrine

Il régnait au laboratoire l'activité fébrile d'une ruche. Un homme en blouse blanche passa au pas de course, bousculant Marie-Anne sans prendre le temps de s'excuser.
Nathan lui prit le bras et la guida jusqu'à son collègue penché sur un microscope. Il se frotta les yeux avant de remettre ses petites lunettes cerclées d'acier.
"Vous avez une insomnie? lui demanda-t-il.
- Pas vraiment. Nous avons eu peur que vous ne vous ennuyiez alors nous vous soumettons un coup de fil anonyme et le cadavre tout frais d'un gamin égorgé devant la porte de mademoiselle."
Le jeune femme ne s'offusqua pas de la manière dont il parlait de l'enfant, sachant qu'il ne s'agissait que d'une parade destinée à garder l'esprit lucide face aux événements.
"Excusez-moi de vous le dire, mademoiselle, mais aussi charmante soyez-vous, vous m'avez l'air d'un fameux "porte poisse"!
- Ca devrait s'arranger, j'ai pris rendez-vous chez le marabout.
- Elle a de la répartie, remarqua-t-il en s'adressant toujours à Nathan.
- Trop, peut-être. Qu'examinez-vous?
- Le faux sang.
-Et?
- Il s'agit simplement d'un mélange de chaux éteinte colorée. Un récipient était fixé sous le robinet de l'évier et l'eau s'est déversée dedans au moment opportun grâce à une électrovanne.
- Et pour ce qui est des bestioles?
- Toujours la même méthode. Elles étaient retenues dans une boîte de plastique dont le couvercle s'est ouvert grâce à un système de minuterie. Même technique pour le soufre.
- Au sujet des scorpions, étaient-ils dangereux? intervint Marie-Anne.
- C'est une espèce mortelle d'Afrique du Nord. Les pompiers ont eu du fil à retordre avec eux.
- Et en ce qui concerne les flammes?
- Des bouteilles de gaz placées derrière les murs, des tuyaux traversant les cloisons, deux fils électriques dénudés qui font arc, des électrovannes et une minuterie. C'est terriblement artisanal mais excessivement ingénieux.
- Ils ont laissé des traces? demanda Alain.
- Non. En ce qui concerne la discrétion, ce sont de vrais professionnels. Pas d'empreintes, pas de traces ADN. Aucun voisin n'a rien entendu ou vu et le matériel est totalement anonyme : vous pouvez vous le procurer dans n'importe quel magasin de bricolage.
- Le légiste vous a-t-il parlé du corps?
- Il a été drogué et égorgé. Ce qui est plus étrange, en revanche, c'est qu'il n'y a aucune trace de brutalité.
- Sait-on de qui il s'agit?
- Pas encore. Parlez-moi un peu de ce coup de fil...
- Un homme a appelé mademoiselle pour lui chanter un cantique.
- Et la berceuse vous a empêchée de dormir?
- Nous aimerions avoir des informations sur l'origine de cet appel.
- Inscrivez-moi votre numéro, votre nom et celui de votre opérateur téléphonique ainsi que l'heure approximative du coup de fil en question. Je reviens dans dix minutes."

Marie-Anne obtempéra sans mot dire. Détestant l'attente stérile, elle s'empara de la Bible et se mit en devoir de la lire.
"Regardez, là! s'écria-t-elle en tendant le livre ouvert à Nathan auquel elle désignait un passage de son ongle carmin.
- Tu es digne de prendre le livre..., commença-t-il.
- C'est dans l'Apocalypse! Ce qui est plus inquiétant est que ce verset se situe dans le chapitre intitulé : Les préliminaires du grand jour de Dieu.
- Je suis désolé, Marie-Anne, mais je n'ai pas beaucoup dormi et j'ai vraiment du mal à voir où vous voulez en venir.
- Préliminaires! insista-t-elle en brandissant la Bible.
- Ca veut dire qu'ils ne font que préparer quelque chose de pire encore! expliqua Alain à Nathan en tapant du poing sur la paillasse encombrée de fioles de verre recelant des liquides de toutes les couleurs qui s'entrechoquèrent dangereusement.
- Hé, du calme! C'est fragile! le rabroua le scientifique en vérifiant rapidement que tout était intact.
- Mais que peuvent-ils faire de pire? Et pourquoi maintenant?
- Mon Dieu! s'exclama la jeune femme, livide.
- Qu'y a-t-il?
- En quelle année sommes-nous?
- En deux mille cinq.
- Deux plus zéro plus zéro plus cinq?
- Sept!
- C'est ainsi que l'on calcule en numérologie, cela semble signifier d'après leur interprétation que c'est l'année du châtiment divin!
- Jusqu'où ces malades sont-ils prêts à aller? s'emporta Nathan.
- En tous cas, ils ne reculent pas devant le meurtre...
- Si ça vous intéresse toujours, le chanteur a téléphoné depuis une cabine toulonnaise."
Marie-Anne regardait droit devant elle, ne semblant plus voir ni entendre personne.
"La prostituée...", murmura-t-elle.
Interloqués, les trois hommes tournèrent leurs regards vers elle.
"Ils m'ont alloué le rôle de la grande prostituée biblique, la mère de tous les vices...
- Et quel est son rôle exact? l'interrogea Nathan.
- Elle égare les peuples. Mais c'est surtout l'acte final qui me pose réellement problème: pour que la victoire de Dieu soit totale, il faut qu'elle meure.
- Nous savions déjà qu'ils ne vous voulaient pas du bien.
- Jusque là, j'osais espérer qu'ils voulaient simplement m'utiliser pour obtenir une couverture médiatique et qu'ils avaient encore besoin de moi vivante.
- Bon, c'est assez pour aujourd'hui, conclut le lieutenant. Nous n'avons aucune preuve de ce que nous avançons et il se peut que nous nagions en plein délire... j'ai les clefs de la maison de vacances de ma cousine. Personne ne pourra savoir où vous vous trouverez. Allez-y et tâchez de dormir. Je vous enverrai Jacques dès qu'il reprendra son service."

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Publié dans La Clef de sept

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