Ils atterrirent en pleine nuit dans une...

Publié le par Sandrine

Ils atterrirent en pleine nuit dans une immense salle plongée dans une totale obscurité. Yannis alluma sa lampe torche et balaya la pièce de son rayon lumineux. Il sursauta quand il révéla un visage grimaçant qui surplombait un gigantesque corps de pierre. Ce n’était qu’une statue et il se reprocha sa couardise.
«- Nous sommes dans un temple. Chuchota Julien.
-Espérons qu’il n’y aura pas de gardiens à l’entrée, faute de quoi nous devrons neutraliser ces malheureux pour ne pas attirer l’attention. Lui répondit Yannis.
-Regardez! Leur intima Claude en désignant un autel surplombé d’une tête de guépard orientée vers le centre de la table de pierre recouverte de sang séché. C’est un temple inca. Poursuivit-il. Ils pratiquent les sacrifices humains.
-Nous avons de la chance. Déclara Yannis.
-En effet, en sachant ça, je me sentirai moins coupable de les voir mourir. Répartit Julien.
-Non seulement nous n’avons pas à les juger, mais je ne parlais pas de ça. Ce type de temple est généralement construit au centre de la ville et en hauteur qui plus est. En plaçant nos caméras à l’entrée de cette salle, nous aurons une vue imprenable sur ce qui se passera.
-Nous devrons tout de même neutraliser les sentinelles pour ouvrir la voie aux autres. Dit sombrement Claude.
-Allons-y. Ils ne devraient pas tarder à arriver.» Yannis prit naturellement la tête du petit groupe, marchant à pas de velours pour éviter que le moindre bruit ne donne l’alerte. Il eut un instant d’hésitation en arrivant devant une immense porte de bois. Il prit une grande inspiration avant de s’emparer de la poignée dont tenait lieu un simple anneau métallique et de la tirer lentement vers lui. Par bonheur, elle ne grinça pas. Yannis l’entrebâilla juste assez pour qu’ils puissent s’y faufiler l’un derrière l’autre et s’y engagea le premier. Dès qu’ils furent dehors, il referma précautionneusement la porte et intima d’un geste à Claude d’installer les caméras. Il fit signe à Julien de le suivre et ils descendirent le gigantesque escalier de pierre. Arrivés à une vingtaine de marches de la fin de celui-ci, Yannis défit le pistolet mitrailleur qu’il portait à l’épaule et mima à l’intention de Julien le geste d’assommer quelqu’un tout en lui désignant les silhouettes de deux hommes torses nus qui leur tournaient naïvement le dos. Julien acquiesça silencieusement et ils reprirent leur périlleuse avancée. Yannis leva son arme à trois marches de sa future victime et la frappa sans qu’un cri ne s’élève. Il jeta un bref coup d’œil à Julien et eut un soupir de soulagement en voyant un corps allongé à ses pieds. Il attrapa l’homme étendu par les aisselles et le tira jusqu’à un petit bosquet situé à droite de l’escalier monumental. Il ôta le pagne de l’homme toujours inconscient et le déchira en trois morceaux avec lesquels il le ligota et le bâillonna. Il se releva brusquement, arme au poing, sentant une présence dans son dos. Claude eut un mouvement de recul en voyant le canon du pistolet pointé sur lui. S’apercevant de sa méprise, Yannis abaissa aussitôt son arme. Il désigna à Claude un arbre feuillu qui culminait à près de trois mètres de hauteur et déposa son sac à dos au sol pour en sortir une caméra. Il se remémora ses jeux d’enfant, lorsqu’il escaladait les arbres du domaine et s’agrippa au tronc, cherchant ses prises à tâtons. Les branches s’affinaient à mesure qu’il progressait et certaines ployèrent dangereusement sous son poids. Il parvint à une hauteur qu’il jugea raisonnable et entreprit difficilement de caler l’appareil et d’arracher les quelques feuilles qui masquaient l’objectif. Il avait perdu la notion du temps et se laissa glisser le long du tronc pour ne pas perdre de précieuses minutes à redescendre. Il retrouva la terre ferme avec plaisir et ils repartirent en longeant les maisons en périphérie de la ville pour la contourner. Yannis décida d’en déposer une aux portes de la cité dans l’espoir de filmer l’arrivée des rats pour donner à leurs futurs interlocuteurs une idée du nombre des ennemis qu'il leur faudrait affronter. Julien leur indiqua à nouveau le cœur de la ville.
«- Pourquoi retourner là-bas?
-Les effusions de sang ont toujours eu le pouvoir d’émouvoir les grands de ce monde. Plus il y aura d’images plus nous serons à même de les convaincre.
-Il y a peut-être d’autres villes à explorer. Rétorqua Claude.
-Certainement, mais nous n’avons pas assez de temps devant nous pour ça.
-Retournons-y et tâchons de quadriller la grande place en les plaçant à hauteur d’homme.
-Donne-m’en une, nous en aurons plus vite terminé.» Trancha Yannis. Ils se rendirent à la place au pas de course. Julien bifurqua immédiatement à droite et glissa la caméra sous le toit de chaume de la première maison venue en se hissant sur le rebord d’une fenêtre. Yannis prit la direction opposée et fit de même. A u moment où il remettait pied à terre, une jeune fille regarda par la fenêtre et poussa un cri strident. Yannis appuya sans réfléchir sur le bouton qui avait le pouvoir de le sortir de ce guêpier. A peine arrivé dans la salle du trône, il se reprocha son geste et chercha désespérément Claude et Julien du regard. Il fouillait encore la pièce des yeux quand les deux hommes apparurent à sa gauche. Reprenant aussitôt le contrôle de lui-même, il dit autoritairement :
«- Il faut immédiatement interrompre l’opération! L’alerte est donnée!
-C’est trop tard, Yannis. Lui répondit Sonia. Ils sont déjà tous partis.
-Ne t’inquiète pas, poursuivit Séréna. Ils ne sont pas stupides. Ils seront tous de retour d’un instant à l’autre.» Rongé par la culpabilité, le jeune homme détourna le regard et gagna la sortie sans un mot. Il longea le couloir central et emprunta sans hésiter la mauvaise échelle qui menait à l’extérieur. L’aube commençait à blanchir l’horizon et il s’assit à un jet de pierre de l’entrée et ferma les yeux. Le visage de la jeune fille à peine sortie de l’enfance aux yeux agrandis par la peur s’imposa à lui. Il rouvrit les yeux pour effacer cette vision. Le remords d’avoir lâchement abandonné ses compagnons l’obsédait, lancinant. Non seulement il portait la responsabilité de l’erreur qui avait conduit à l’échec de la mission qu’il avait lui-même organisée mais il les avait laissés face au danger qu’il avait provoqué. Si l’un d’entre eux manquait à l’appel ou était blessé, il ne se le pardonnerait jamais.
«- Je ne t’aurais pas cru prétentieux à ce point. Dit Julien en s’asseyant près de lui.
-Je ne suis pas prétentieux. Je suis lâche et stupide, c’est tout.
-Ce n’est pas à toi d’en juger. Si tu n’avais pas appuyé sur ce bouton, les forces de l’ordre nous auraient repérés et nous aurions été embarqués dans une fameuse galère. En te voyant disparaître, elle a dû mettre ça sur le compte d’une simple frayeur nocturne. Dès que tu es parti, elle s’est penchée par la fenêtre et est sagement retournée se coucher. Tu as fait exactement ce qu’il fallait. Tu as agi par réflexe. Il n’y a rien de plus à en dire. Maintenant que l’incident est clos, je peux quand même t’annoncer que la mission est un succès et que tous les hommes sont rentrés sains et saufs.
-Il faudra aller récupérer les enregistrements dès la nuit prochaine. Nous savons que le déluge n’est pas une légende…
-Nous tenterons une percée sitôt la nuit tombée.
-J’irai seul.
-Tu n’as pas à le faire plus qu’un autre.
-Si. Je suis le moins utile parmi vous, je n’ai aucune connaissance scientifique. En outre, le serpent d’airain me protège, seule une balle dans la tête peut m’être fatale. Je cours moins de risques qu’aucun d’entre vous. C’est à moi de le faire. Julien soupira. Les arguments du jeune homme étaient valables mais il savait que le désir de se racheter était la véritable raison qui le poussait à s’engager de la sorte. Il s’interrogeait sur la fascination sans doute inconsciente de Yannis pour le danger et la mort et se demandait jusqu’à quand il pourrait ainsi les provoquer sans en subir la sanction.
-Tu vois bien que tu n’as rien à m’opposer.
-Non et je le regrette, crois-moi. Tu prends des risques inconsidérés et ta façon de te dévaloriser sans cesse me déplaît au plus haut point.
-Ce n’est pas de la modestie mal placée, c’est de la lucidité. La preuve en est que tu ne contestes pas ce que j’ai dit. Il ne m’arrivera rien. Je ne suis pas fou.
-J’ose l’espérer. Je t’avertis cependant que Sonia et ta grand-mère ne vont pas voir ça d’un bon œil.
-C’est malheureux à dire, mais les sentiments n’ont pas leur place dans la gestion des évènements actuels. Tu l’as dit toi-même, Julien, tu n’as pas pensé à Sonia sur Jérusalem, faute de quoi tu aurais été incapable d’agir.
-As-tu déjà été amoureux?
-Pourquoi cette question?
-Tu me sembles étrangement froid pour quelqu’un de ton âge.
-Je sais ce qu’il en coûte d’aimer. J’ai été rejeté par ma mère dès ma naissance, bien que je comprenne aujourd’hui ses raisons, j’ai dû vivre pendant vingt cinq ans avec cette blessure. J’ai aimé mes parents à la folie et ils m’ont été enlevés. J’adore ma grand-mère et je vis dans l’angoisse de sa disparition. Si tu n’avais connu que la douleur, serais-tu encore tenté par l’aventure? Julien eut un sourire nostalgique et se tut quelques instants avant de lui répondre.
-Ma mère était une scientifique passionnée par son travail. A tel point, qu’elle m’est totalement étrangère et que j’ai dû me pencher sur ses travaux pour tenter de mieux la connaître. Mon père, délaissé par sa femme, a finalement trouvé que l’herbe était plus verte ailleurs et nous a quittés sans l’ombre d’un regret. La première femme que j’ai aimée est morte dans un accident de voiture, la deuxième n’a pas supporté les contraintes de mon métier et m’a laissé tomber, la troisième était mariée et faisait passer son confort matériel avant notre couple et n’a jamais envisagé de divorcer de la fortune qu’elle avait épousée, la quatrième est ta mère et personne ne peut dire où cette histoire nous mènera. Ce sont nos blessures qui nous forgent. Tu dois prendre le risque, Yannis. Personne ne peut le faire à ta place. Tu acceptes de te mettre en danger pour aider les autres, quand le feras-tu pour toi-même?
-Je n’en sais rien. Peut-être n’ai-je pas encore rencontré la personne qui pourrait m’inciter à le faire?
-Qui sait? Rentrons, le soleil commence à être haut et nous allons être couverts de cloques si nous restons plantés là.»

Commenter cet article