Ils passèrent devant la pinède de La Capte...

Publié le par Sandrine

Ils passèrent devant la pinède de La Capte. Le silence se fit dans l'habitacle. Aucun d'entre eux n'avait envie de commenter cette vision de fin du monde et la peur, vicieuse, s'insinuait progressivement en chacun d'eux.
Les pins s'embrasaient comme des torches, chacun à leur tour, pauvres géants torturés par les flammes virevoltantes et facétieuses qui dansaient et s'enroulaient lascivement autour de leurs troncs puissants qui se consumaient dans de sinistres craquements. Un bourdonnement immense, mélangé au rugissement furieux du vent qui ne cessait de se renforce, emplissait l'atmosphère. Des détonations claquaient sans cesse: les pommes de pin éclataient sous l'action de la chaleur infernale, projetant leurs escarbilles à des dizaines de mètres à la ronde, propageant encore l'incendie aux zones miraculeusement épargnées jusque là. Marie-Anne toussa violemment, prise à la gorge par l'épaisse et âcre fumée. Entre deux quintes de toux irrépressibles, elle remarqua que Nathan avait mis en marche les essuie-glaces pour tenter de dégager le pare-brise de la pellicule de cendres noires et grises qui s'y accumulait, parfois encore incandescentes. Ils virent une voiture verte garée sur le bas-côté. Ecoeurés, ils découvrirent le conducteur, avides de sensations fortes, debout face au démon rougeoyant, caméra au poing. Nathan enclencha le clignotant et se rangea devant lui. Il descendit de la voiture sans un mot, frémissant de colère. Jacques abaissa la vitre pour pouvoir intervenir si les choses tournaient au vinaigre.
"Vous!", l'interpella furieusement Nathan.
L'homme se retourna, étonné de découvrir le gendarme et ne comprenant pas l'objet de sa colère.
"Regardez dans la voiture, Jacques, il y a des enfants", murmura la jeune femme sidérée devant tant d'inconscience. N'y tenant plus, Jacques sortit de la voiture à son tour, se dispensant de répondre à la journaliste.
"Ce n'est pas illégal, que je sache! protestait l'homme.
- Non, monsieur. Ce n'est pas illégal, c'est idiot! Que vous décidiez de risquer votre vie pour quelques images inutiles m'indiffère totalement, mais que vous mettiez en danger celle de vos enfants me met hors de moi! Vous êtes un irresponsable! Alors ou vous sautez dans votre voiture et vous dégagez d'ici en vitesse, ou je trouve suffisamment de raisons pour constituer une pile grosse comme un annuaire de procès-verbaux, histoire de vous passer le goût de ce genre de fantaisies! Exécution!", rugit-il.
L'homme bafouilla quelques mots incompréhensibles et grimpa dans sa voiture. Jacques et Nathan, droits comme la justice, bras croisés, figés dans une même posture rigide, attendirent que la berline verte se soit infiltrée dans le flot de plus en plus dense de la circulation pour rejoindre Marie-Anne et reprendre leur route. La jeune femme ne quittait pas des yeux les flammes qui dansaient rageusement, tantôt destructrices, tantôt séductrices, hypnotiques. Elle était à la fois fascinée et épouvantée par l'ampleur du désastre. Tous, autour d'eux, n'était que noir comme le ciel d'encre que l'aube ne blanchirait pas avant de longues heures d'angoisse et rouge sanglant, tant à cause de l'incendie qui se déchaînait à côté d'eux qu'à cause de ceux qui embrasaient au loin toutes les collines environnantes. Elle s'arracha avec peine à cette étrange contemplation et se replongea dans le texte sacré qui allait lui livrer les clefs de la prochaine plaie qui allait s'abattre sur eux.

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Publié dans La Clef de sept

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