Jacques semblait transformé...

Publié le par Sandrine

Lorsqu'il entra dans le bureau, Jacques semblait transformé, une volonté farouche durcissait son regard d'ordinaire proche de l'inexpression. Il sembla à Nathan que son collègue rassemblait toute son énergie et était dorénavant décidé à obtenir le maximum de lui-même. Il salua Nathan avec une chaleur étrange qui le poussa à réprimer un sourire entendu qui allait s'épanouir malgré lui sur ses lèvres charnues. Jacques se dirigea droit à son bureau. Nathan faillit tomber à la renverse en constatant que son vieil ami s'employa immédiatement à faire un tri drastique de ses papiers, s'efforçant de reléguer au rang de souvenir le chaos impressionnant qui masquait le bureau métallique. Nathan en avait oublié sa couleur depuis neuf ans que les documents les plus disparates le submergeaient. Nathan comprenait aisément le besoin d'action qu'éprouvait Jacques, aussi ne lui proposa-t-il aucune aide qui pût le priver de ce dérivatif salutaire et écorcher sa susceptibilité. Après tout ce temps de recherches infructueuses ou contradictoires et le couperet qui les menaçait, le désespoir les poussait dans leurs derniers retranchements et ils n'étaient pas loin de douter sérieusement de leurs compétences. Ils voulaient à tout prix faire quelque chose pour sortir de cette impasse et montrer à leurs supérieurs qui les harcelaient ce dont ils étaient capables, mais toutes les pistes étudiées les avaient menés à des échecs plus cuisants les uns que les autres et ils peinaient à en trouver de nouvelles qui soient exploitables. Pendant un moment, Nathan, totalement désemparé, fit les cent pas dans le bureau dont les dimensions ne favorisaient guère l'exercice, tout en reprenant mentalement chaque élément afin de trouver un nouvel éclairage qui leur donnât un semblant de logique. Soudain, il s'arrêta net: une idée saugrenue venait de lui traverser l'esprit. Il s'élança vers son bureau comme mu par un ressort et s'empara du combiné du téléphone au beige poussiéreux sur lequel il composa le numéro de la brigade des mineurs. Surpris, Jacques s'interrompit et lui jeta un regard interrogatif que Nathan négligea.
" Bonjour. Je vous appelle au sujet de l'affaire Dugas. J'aurais aimé savoir quelle était la religion de cette famille.
- Ils ne nous l'ont pas dit ouvertement, mais j'ai vu sur leur table basse une revue de La Tour de Garde, c'est publié par les Témoins de Jéhovah, si je ne me trompe pas.
- Je vous remercie infiniment."
Jacques s'assit, pensif.
"Si je résume la situation, la prochaine victime sera Hyéroise, aura un âge dont la somme des deux chiffres sera égale à sept, périra le vingt-cinq août et sera Témoin de Jéhovah. Belle avancée! Nous n'avons plus qu'à nous rendre au temple le plus proche et prier tous ceux dont l'âge correspond aux critères du tueur de rester confinés chez eux en tremblant! ironisa-t-il.
- Dis-le en riant! répartit Nathan en attrapant son képi.
- Tu n'es pas sérieux! s'exclama-t-il hébété.
- Tu vois une meilleure solution?"
Fou de rage, Jacques dut se rendre à la raison : il était à bout d'arguments et il s'agissait d'une question de vie ou de mort. Il allait se lever de mauvaise grâce quand la porte s'ouvrit violemment sur le lieutenant rouge de colère. Il allait se lancer dans un sermon fleuve quand ses yeux se posèrent sur le bureau de Jacques. Il blanchit brusquement et se passa la main sur le visage.
" C'est grave à ce point?", demanda-t-il d'une voix blanche en se laissant tomber sur la chaise la plus proche.
Vexé, Jacques rougit instantanément. Nathan eut toutes les peines du monde à réprimer un fou rire devant l'attitude des deux hommes. Il répondit néanmoins avec tout le sérieux dont il fut capable:
"A peu près, oui.
- Toujours rien en vue, alors..., conclut-il en affichant son ennui.
- Nous avons peut-être une alternative à vous proposer.", commença prudemment Nathan.
Le lieutenant fouilla son regard du sien avant de répondre:
"Allez-y! Au point où nous en sommes...
- Nous ne savons rien des tueurs, c'est un fait. Et il est vraisemblable que nous n'en apprendrons guère plus d'ici le vingt-cinq mais nous connaissons parfaitement le profil de la prochaine victime : à défaut de coffrer les assassins, nous pouvons toujours mettre en garde les personnes concernées.
- De qui s'agit-il? demanda-t-il sans conviction, flairant le piège derrière l'appât.
- Des Témoins de Jéhovah.", répondit Nathan avec le plus grand flegme.
Le lieutenant sembla s'étouffer:
"Il ne nous manquait plus qu'eux! Attendez-moi ici avant de faire n'importe quoi! Je vais prévenir le procureur. Je vous interdis de bouger une oreille avant mon retour!"
Il se leva lourdement et claqua la porte derrière lui.
"Il cherche une bonne raison de nous dire non! grogna Jacques, fataliste.
- Il ne le peut pas, Jacques.
- Pardon?
- Ce qui fait trembler le procureur, ce n'est ni sa conscience, ni sa hiérarchie, mais l'opinion publique. Si demain on nous accuse d'immobilisme, c'est lui seul qui en portera la responsabilité. Il n'a pas d'autre choix que d'accepter notre proposition. Tout vaut mieux que de rester sans rien faire.
- Tu es bien sûr de toi..., remarqua-t-il, peu convaincu par son argumentation.
- Tu es trop anxieux, Jacques. Ca te paralyse.
- Disons plutôt que je suis d'une nature prudente. J'attends de voir... tu oublies qu'affoler la population ne fait pas partie de la politique de la maison et que d'ériger en martyr une secte pointée du doigt pour sa dangerosité par les hautes autorités ministérielles ferait grincer des dents. Je n'aimerais pas être à sa place...
- Tu verras pourtant que j'ai raison. On peut transiger avec les politiques, avec un journaliste qui a décidé de faire de toi une victime expiatoire, jamais!"

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Publié dans La Clef de sept

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