Je me permets de vous rappeler que malgré vos envolées

Publié le par Sandrine

- Maître, je me permets de vous rappeler que malgré vos envolées lyriques, il existe des règles dans ce pays et qu’il appartient aux forces de l’ordre de les faire respecter. Contrairement aux usages, cette manifestation n’était pas déclarée, il s’agissait donc d’un attroupement illégal et une banderole avait un caractère ouvertement outrageant envers les policiers.
Il fallait mettre fin à cette manifestation avant qu’elle ne dégénère et en cela les policiers n’ont fait que remplir la mission qui leur est assignée.
- Cette manifestation, monsieur, visait à attirer l’attention des autorités qui n’ont prêté aucune attention aux plaintes déposées par ces mamans par le biais d’une association contre les violences dont les policiers sont coutumiers lors des interpellations qu’ils opèrent régulièrement. En quoi est-ce finalement répréhensible? Ces dames ont omis par ignorance de déposer un déclaration, pourquoi les policiers ne le leur ont-ils tout simplement pas expliqué au lieu des les interpeller? Au-delà de la répression, n’ont-ils pas également un rôle de prévention?
- Vous ne voudriez tout de même pas reprocher aux policiers d’aller dans les quartiers et d’y intervenir?
- Ce n’est pas le sens de nos propos et vous le savez pertinemment.
- Que reprochez-vous alors aux policiers? D’avoir arrêté ce que vous nommez d’honnêtes mères de famille? Ils ne l’ont pas fait de gaieté de cœur ni sans raisons.
- Nous ne critiquons aucunement les actions menées par les policiers, nous supposons qu’elles ont toutes un fondement légal, mais c’est la manière d’intervenir de ces hommes qui a révolté mes clientes et les a poussées à agir. Je ne comprends pas que nous devions nous en justifier devant vous quand une simple conciliation aurait suffi.
- Au regard de la loi, c’est très largement insuffisant, maître et c’est à la cour qu’il appartient d’en juger. Si vos clientes sont innocentes, la cour les relaxera. Je remarque néanmoins que vous venez ouvertement d’accuser les policiers de violences délibérées envers les jeunes du quartier.
- Non seulement je les en accuse, monsieur, mais j’ai versé au dossier les preuves qui en attestent. Il me semblait que vous auriez le temps d’en prendre connaissance… Rétorqua-t-il, cynique.
- C’est fait. Mais je ne vois pas en quoi les témoignages de repris de justice ont une quelconque valeur de preuve face aux rapports de policiers assermentés. Dans une démocratie, je doute que l’on puisse décemment autoriser une manifestation qui critique une institution et c’est bien de cela qu’il s’agit puisque je me permets de vous rappeler que vos clientes sont ici parce qu’elles s’en sont pris à des policiers qui font très bien leur métier étant donné qu’aucun rapport négatif ne vient entacher leurs états de service. Cela revient ni plus ni moins à reprocher à la police de faire son travail. Nous ne sommes pas ici pour parler d’une simple manifestation mais bien pour juger les instigatrices d’une véritable émeute, avec un parcours soigneusement étudié, des banderoles fabriquées et un passage provoquant devant le commissariat. Nous sommes ici pour juger de la haine de ces gens qui révèlent le véritable visage de l’humain qui veut en découdre gratuitement avec la police. La réalité de cette manifestation, c’est que sous couvert de médiation, on vient narguer la police avec une insolence et une vulgarité intolérables. Vous accusez les policiers de violences, je suis navré de devoir remettre les choses dans leur véritable contexte: il s’agit simplement d’une réponse absolument proportionnée face à ceux qui n’ont que mépris pour eux et n’hésitent pas eux-mêmes à recourir aux pires violences chaque fois qu’ils en ont l’occasion. Je pense qu’il est opportun de rappeler qu’en l’occurrence, les victimes ne sont pas les manifestants mais bel et bien les fonctionnaires qui tentent de maintenir l’ordre. Votre piètre tentative pour inverser les rôles n’émeut personne dans ce tribunal.
- Admettez quand même que c’est parce que ces femmes ont été victimes à tort qu’elles ont organisé cette manifestation, qu’elles ont porté plainte et qu’elles continuent devant vous à soutenir leur version des faits.
- Mais, cher maître, nul ne peut remettre ne cause la légitimité des agissements des services de police. Et encore moins sans preuve irréfutable. Deux de vos clientes ont un casier judiciaire et il me semble que leur prise de position dans cette affaire n’est pas due au hasard…. La colère est mauvaise conseillère et quoi que vous en disiez, vos clientes ont commis des délits qui doivent être sanctionnés. En conséquence, je requiers… » Samira, bouche bée, entendit le procureur égrainer tout un chapelet de peines allant de simples amendes à de la prison ferme. Elle fixait les trois femmes du regard, incrédule. Lorsque le juge prononça la sentence, Samira en demeura stupéfaite: il suivait en tous points les réquisitions du procureur.
« - Et c’est cela que vous appelez la justice! S’indigna l’une des prévenues.
- On ne prend pas des banderoles pour changer les choses, madame! Et je vous suggère de garder le silence si vous ne voulez pas que j’ajoute une amende pour outrage à magistrat. Si vous souhaitez contester la sentence, faites appel. Votre avocat vous expliquera quelle procédure suivre.
- Je contesterai naturellement un jugement pareil, monsieur. Même si je considère qu’il s’agit d’une éclatant victoire: vous avez beau tonner, force est de constater que ce n’est pas nous à qui avons peur mais bel et bien vous! La répression policière est proportionnelle à celle de nos gouvernants…. Que penser de ces représentants qui tremblent devant ceux qui les élisent! Eructa-t-elle, folle de rage.
- Madame, vous devriez sortir de ce tribunal avant que je n’ajoute un grief de plus à vos préjugés envers la justice.
- C’est cela, continuez dans cette voie. Quand on réprime toute expression, l’étape qui suit est la violence et je le regrette profondément. Cette parodie de justice n’est plus crédible et vous devriez prendre conscience de vos responsabilités avant de déployer plus de force que d’arguments pour faire taire les contribuables.
- Je vais faire preuve de clémence et oublier ce que vous venez de dire, madame. Ainsi vous ne pourrez plus dire que la justice est sourde aux récriminations des honnêtes citoyens.
- Elle n’est peut-être pas sourde, monsieur, mais je crains qu’elle ne soit désespérément aveugle à tout ce qui se joue autour d’elle. » Conclut-elle en tournant les talons.

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