Je suis Marie Constantin...

Publié le par Sandrine

"Madame Lesage?
- Oui. Bonjour.
- Je suis Marie Constantin, je viens de la part de monsieur Dugas.
- Oui. Il m'en a parlé... entrez, je vous en prie.
- Permettez-moi de vous présenter notre soeur Claire.
- Enchantée, mesdames. Je vais vous chercher des rafraîchissements."
Marie-Anne profita de son incursion dans la cuisine pour se préparer à ce qui l'attendait: une bonne heure d'endoctrinement studieux. Elle se composa un visage ravi en pénétrant dans le salon et assura le service des jus de fruits avec l'élégance d'une maîtresse de maison rompue aux mondanités.
"Comment Olivier et vous vous êtes-vous rencontrés? demanda Marie, l'air doucereux.
- Je traversais une période particulièrement difficile quand il est venu sonner à ma porte... j'avais toujours refusé d'ouvrir aux prédicateurs, mais, ce jour-là, je crois que j'étais prête à entendre la Bonne Nouvelle, tout simplement."
Marie hocha la tête avec gravité.
"Il est important de pouvoir donner un sens aux épreuves que nous traversons et d'avoir l'espérance d'un monde meilleur. Soudain, elle changea totalement de sujet. Comment vous représentez-vous Jésus Christ?"
Marie-Anne, qui avait étudié avec soin les documents d'Olivier, lui répondit avec un sourire qui en disait long sur le piège grossier qu'elle lui tendait:
" Un roi, attendant son heure pour régner sur le royaume qui lui revient de droit. Satisfaite, Marie lui rendit son sourire.
- Voulez-vous me parler de l'épreuve qui vous a amenée à la vraie religion?
- J'étais en couple avec un homme immature qui m'a laissée tomber au moment où il a appris que j'étais enceinte. J'ai traversé une vallée de larmes avant de me résoudre à avorter."
Marie prit un air de compassion sévère.
" Vous ne connaissiez pas la vérité à l'époque, mais vous savez aujourd'hui qu'avorter est un meurtre. Toute vie est sacrée. Regardez ce passage de la Bible: il est on ne peut plus clair à ce sujet."
Elle se saisit de sa Bible d'une main preste et ouvrit sans hésiter le livre à la bonne page. Elle récita le passage concerné de mémoire tout en tendant le texte à Marie-Anne pour qu'elle puisse vérifier. Bon Dieu! s'exclama intérieurement la jeune femme, elle connaît la Bible par coeur! On dirait qu'ils tiennent leur cerveau au bout de leurs doigts!
"A présent, je sais que j'ai commis une faute. Olivier et moi en avons beaucoup discuté...
- Je vais vous raconter une histoire: soeur Elodie n'était pas encore Témoin à ce moment-là, elle avait quarante-cinq ans, s'est retrouvée enceinte alors qu'elle se croyait ménopausée. Elle ne voulait pas de cet enfant parce qu'elle se trouvait trop âgée et que son compagnon venait de trépasser. Nous lui avons délivré le message de Dieu juste avant qu'elle ne commette l'irréparable. Nous l'avons épaulée et entourée d'amour tout au long de sa grossesse. Nous étions à ses côtés quand elle a appris que la petite Hélène serait trisomique. Nous avons beaucoup prié avec elle et elle a finalement décidé de garder l'enfant. Elle avait trouvé la foi et savait qu'avec l'aide de Jéhovah, elle serait assez forte pour élever cette petite dans l'amour de Dieu. A chaque seconde, nous l'avons aidée. Elle a vécu vingt ans de bonheur avec cette petite puis Hélène s'est éteinte. C'est alors qu'elle s'est rendue compte à quel point cette enfant avait illuminé sa vie et elle remercie encore chaque jour Jéhovah pour sa bonté et pour la grâce qu'il lui a accordée. Je regrette sincèrement que vous vous soyez privée d'un si grand bonheur, Marie-Anne."
La jeune femme eut le plus grand mal à faire taire son indignation et à garder le sourire poli qu'elle affichait. Elle se voyait avec horreur replongée en plein Moyen Âge. Les femmes n'étaient que de pauvres poupées de chiffon condamnées à subir leur sort le sourire aux lèvres et la doctrine au coeur.
"J'ose espérer que dans son amour, Jéhovah saura me pardonner.", susurra-t-elle avec une moue repentante alors qu'elle ne rêvait que de les secouer pour les tirer de leur aveuglement et de les mettre à la porte avec un grand coup de pied aux fesses. Elle ne les connaissait que depuis quelques minutes, et déjà, elle ne les supportait plus.

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Publié dans La Clef de sept

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