L’ambiance était passablement tendue...

Publié le par Sandrine

L’ambiance était passablement tendue, chacun évitant de croiser le regard de l’autre de peur d’y voir le reflet de ses propres angoisses. Les plats trônaient intacts au milieu de la table, inspirant un subit dégoût à tous. Séréna tapa du plat de la main sur la table. Tous sursautèrent, comme victimes d’une électrocution.
«- Assez! Tonna-t-elle. On sa croirait à une veillée funèbre alors que nous nous préparons à nous battre pour sauver nos vies. Croyez-moi, si cette soirée devait être la dernière, je préfèrerais de loin la passer dans les rires et la fête plutôt qu’au milieu de vos têtes d’enterrement. J’ai le profond déplaisir de vous annoncer qu’ils ont gagné la première bataille haut la main! Ils voulaient vous effrayer et vous êtes horrifiés. Le peur vous émascule… Réagissez, nom de Dieu!» Elle se leva, frémissante de colère et se rendit avec détermination au bar. Elle brandit une bouteille d’alcool et reprit: «- Un clou chasse l’autre! Enivrez-vous! Demain vous penserez tellement à votre gueule de bois qu’aucune angoisse ne vous atteindra! Elle se servit un verre et porta un toast. A l’ivresse, amie de la bravoure!
-Bien dit!» Clama monsieur Lévy. Tous les regards se portèrent sur lui, stupéfaits. Les yeux de Yannis allaient de sa grand-mère à monsieur Lévy et il nia de la tête avant d’éclater de rire. Séréna avait commencé à servir chacun des convives involontaires de cette étrange soirée. Quand elle fut servie, Sonia leva son verre et le silence se fit. « A séréna, égérie de la fougue!» Flattée, la vieille dame rougit de plaisir sous le compliment. Froidement, méthodiquement, méticuleusement, chacun porta un toast et entreprit de se saouler autant d’alcool que de chaleur humaine. Vers deux heures du matin, Sonia se leva, prenant appui des deux mains sur la table de bois exotique, mal assurée, les yeux brillants du feu intérieur que l’alcool avait allumé en elle et désigna deux sentinelles à qui elle enjoignit de prendre leur tour de garde avant d’organiser avec une belle lucidité les relèves jusqu’à l’aube. Sans rechigner, les deux hommes prirent la porte. Elle ordonna d’une voix étonnement traînante à tous les autres de regagner leurs chambres et d’y rester jusqu’à nouvel ordre, espérant en les isolant qu’ils ne se communiqueraient pas leurs craintes respectives. Passablement éméchée et vaguement souriante, Séréna profita de la courtoisie de monsieur Lévy chancelant qui la raccompagna jusqu’à sa porte. Déçu et frustré, Yannis ne ressentait aucun des symptômes de l’ébriété et jalousait la douce euphorie qui semblait animer ses compagnons. La différence qu’on lui avait révélée quelques temps auparavant l’éloignait insensiblement mais inexorablement des autres et il souffrait de plus en plus de cette exclusion plus flagrante et plus blessante chaque jour. IL repoussa sa chaise avec une espèce de rage à laquelle il n’osait laisser prendre sa pleine mesure faute de savoir s’il pourrait la maîtriser et d’un coupable autre que lui-même sur lequel la laisser déferler et gagna le refuge de sa chambre comme un enfant apeuré cherche asile contre la poitrine maternelle.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article