La jeune femme dormait d'un sommeil agité...

Publié le par Sandrine

La jeune femme dormait d'un sommeil agité, peuplé d'images épouvantables venues de ses souvenirs pour la hanter sans répit. Elle gémissait plaintivement sa révolte et se réveilla brutalement, trempée de sueur, entortillée dans les draps bleu lavande, haletante.
Elle prit soudain conscience de la sonnerie entêtante du téléphone qui l'avait heureusement arrachée à son cauchemar. Encore frémissante, elle décrocha. Quelqu'un chantait:
"Tu es digne de prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux, car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation; tu as fait d'eux pour notre Dieu une royauté de prêtres régnant sur la Terre. Digne est l'agneau égorgé de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l'honneur, la gloire et la louange. A celui qui siège sur le trône, ainsi qu'à l'agneau, la louange, l'honneur, la gloire et la puissance dans les siècles des siècles."
C'était une voix mâle, chaude, profonde, hypnotique, et pourtant, elle pétrifia la jeune femme qui garda le combiné à l'oreille longtemps après que son mystérieux interlocuteur eut raccroché. Le souffle saccadé, le coeur au bord des lèvres, des sueurs froides parcourant son dos, elle n'avait qu'une seule pensée, lancinante: " Ils savent qui je suis, ce que je fais, où je travaille, où je vis, quel est mon numéro. Ils jouent avec mes nerfs... et ils gagnent!" Les murs entre lesquels elle s'était sentie protégée en arrivant semblèrent soudain s'animer, se rapprocher, se pencher, menaçants. "Il faut impérativement que je réagisse! Que je fasse quelque chose, n'importe quoi, avant de devenir folle!" Mais son corps refusait obstinément d'obéir à un ordre qu'elle lui donnait sans vraiment vouloir le voir exécuté. Elle laissa lentement le téléphone glisser de son oreille sur le matelas, ramena ses jambes contre sa poitrine qui se soulevait irrégulièrement et les encercla de ses bras. Une longue attente commençait, un épuisant combat contre elle-même qu'elle n'était pas sûre de gagner. Elle eut la tentation de faire appel à Nathan, mais l'adjectif dont il l'avait affublée sonnait encore trop fort à ses oreilles pour qu'elle renonce sans combattre à sa fierté blessée. Elle ferma les yeux une seconde, mais la voix de l'homme reprit immédiatement son étrange cantique. N'y tenant plus, elle composa le numéro de Nathan en serrant les dents. Une voix ensommeillée lui répondit après une dizaine de sonneries infructueuses.
" Qu'est-ce qui se passe? Qui que vous soyez et quelles que soient vos raisons, avez-vous vu l'heure?
- Excusez-moi, dit-elle simplement avant de s'apprêter à raccrocher.
- Marie-Anne! Attendez!"
Elle soupira et se résigna à subir la mauvaise humeur de Nathan. Finalement, tout valait mieux que la solitude.
"Que vous arrive-t-il? insista-t-il, subitement radouci.
- On m'a téléphoné.
- Qui?
- Un homme.
- Que vous a-t-il dit?
- Rien. Il chantait.
- Pardon? demanda-t-il, totalement réveillé à présent.
- Il chantait un cantique. Ils ont mon numéro, ils savent où je vis, comment m'atteindre en toutes circonstances...
- Calmez-vous et habillez-vous. Je passe vous prendre.
- Merci.", lui dit-elle simplement, véritablement soulagée.
Elle eut toutes les peines du monde à se résoudre à sortir de l'enveloppe protectrice des draps. "Il va venir. Il va venir. Il va venir.", se répétait-elle comme un leitmotiv. Elle allongea le bras, appuya sur l'interrupteur et la lumière vint à sa rescousse pour chasser les ombres inquiétantes qui se nichaient dans chaque recoin de la chambre. Elle entendit un léger coup heurter la porte et se précipita pour l'ouvrir, véritablement heureuse de l'arrivée du gendarme.
"Non!", hurla-t-elle, folle de terreur et de rage en découvrant ce qui se trouvait à ses pieds. Le coeur battant à tout rompre, elle recula jusqu'à percuter le lit sur lequel elle s'effondra au milieu des draps froissés. Elle tenta de se relever mais sa vue se brouilla, les murs se mirent à danser follement autour d'elle, le sang cognait douloureusement à ses tempes, un long filet de sueur froide s'écoula le long de son dos. Elle renonça à retrouver une position convenable avant l'arrivée de Nathan et se mit à sangloter sottement, s'exaspérant des hoquets ridicules de cette femme qui pleurait sur son triste sort au lieu de se mettre debout et d'affronter son ennemi face à face. Elle ferma ses yeux enflés pour ne plus voir tous ces objets virevolter et se gausser d'elle et de sa faiblesse. Elle les rouvrit sur Nathan essoufflé pour avoir couru qui se penchait sur elle, un pli inquiet gravé sur le front. Il lui tendait sa forte main.
"Debout! On file d'ici en vitesse."
Elle s'agrippa et il l'aida à se redresser. Ses jambes étaient en coton et elle dut s'appuyer sur lui pour ne pas tomber à nouveau. Il l'entraîna vigoureusement vers la porte mais elle marqua un net arrêt devant l'obstacle qui l'encombrait. Elle nia farouchement de la tête.
"Je ne peux pas.
- Si. Il vous suffit de lever la jambe. Vous devez le faire. Elle regarda fixement le petit corps d'enfant secoué de soubresauts jeté en travers de la porte, gisant dans une mare de sang encore chaud qui s'échappait par saccades en gros jets pourpres de la gorge béante.
- Non. C'est impossible. Je ne peux pas. Je ne veux pas."
Sans plus de cérémonie, il la prit dans ses bras et enjamba l'enfant.
"Jacques a raison: on ne gagne jamais rien à discuter avec une femme!", murmura-t-il. Dès qu'il eut franchi l'angle du couloir, Marie-Anne s'agita et il la reposa délicatement au sol.
"Il faut prévenir vos collègues!
- Non. Il faut partir.
- Mais il est...
- Mort. Il est mort! Nous ne pouvons plus rien faire pour lui. Il est trop tard. Venez ou je vous charge sur mon épaule et je me passe de votre avis!"
Elle tenta de jeter un dernier regard derrière elle, mais déjà Nathan l'entraînait fermement vers la sortie au pas de course, broyant son poignet.
"Montez, vite! lui ordonna-t-il en la poussant dans la voiture.
- Où allons-nous? lui demanda-t-elle faiblement.
- A la gendarmerie. Je ne vois pas d'autre endroit où vous serez en sécurité pour l'instant.
- Que me veulent-ils?
- Je crains que vous ne soyez la seule à pouvoir répondre à cette question.
- Non. Je n'en sais rien et dans le fond je m'en moque. Je veux simplement que ça s'arrête.
- Calmez-vous. Il est évident que vous êtes en état de choc. Vous y penserez à tête reposée, plus tard. Pour l'instant, nous avons des décisions à prendre pour vous mettre à l'abri.
- Le petit...
- Je suis vraiment désolé...
- L'homme au cantique parlait sans cesse d'un agneau égorgé.
- Tout cela a-t-il une signification pour vous?
- Non. Il me faudrait une Bible pour essayer d'y voir clair... ce sont des fous de Dieu.
- Navré, mais ici nous n'avons que le code pénal à vous offrir. Nous sommes arrivés."

Lire la suite: Il s'extirpa souplement de la voiture

Publié dans La Clef de sept

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