La jeune femme se sentait vraiment ...

Publié le par Sandrine

La jeune femme se sentait vraiment éméchée et elle tanguait un peu en empruntant le couloir au crépi blanc sur lequel elle s'écorcha le coude. Avec un juron étouffé, elle essuya de la main le sang qui perlait à la surface de sa peau. L'alcool avait dilué sa peur et elle ressentait une douce légèreté qu'elle n'avait plus éprouvée depuis des années.
Elle s'allongea avec délice sur le lit et, les yeux au plafond, s'amusa de la présence d'une petite tarente qui l'observait depuis la poutre de bois foncé. Elle se laissait envahir par le bruit envoûtant du ressac. Une envie irrésistible de sentir l'odeur marine la saisit et elle se leva avec une vivacité enfantine. Elle ouvrit en grand la porte-fenêtre et eut l'agréable surprise de découvrir une petite terrasse au bout de laquelle une rambarde barrait l'horizon. Elle s'y rendit et s'y appuya, fermant les yeux pour profiter de la sérénité absolue de cette fin de nuit. Elle frissonna sous la fraîcheur mordante de la brise marine et des embruns. Elle ouvrit les yeux et contempla la myriade de diamants sur leur écrin de velours noir. Elle se sentait pleinement vivante. Après toutes ces heures épouvantables où la mort l'avait frôlée, effleurée, caressée, où elle avait senti son haleine glacée dans son cou, elle se sentait inexplicablement pleine de vie, le ressentait avec une acuité inusitée. Elle inspira l'air chargé d'iode à pleins poumons. Une onde de chaleur se rapprocha d'elle, dans son dos, et elle allait se retourner pour inviter Nathan, qui tentait évidemment de la surprendre, à profiter de ce spectacle splendide, quand un corps se plaqua contre son dos.
"Un peu de tenue, voulez-vous!", protesta-t-elle, cinglante, avant d'amorcer un pas en avant.
Elle n'eut pas le loisir d'achever le geste esquissé. Un bras puissant s'enroula autour de son cou tandis qu'une main au duvet blond appuyait fortement un coton imbibé de chloroforme sur sa bouche et son nez. Paniquée, elle allait prendre une grande inspiration avant de crier pour donner l'alerte mais se reprit aussitôt et bloqua au contraire sa respiration tout en donnant un violent coup de talon aiguille sur le pied de son adversaire. Aucune réaction ne l'ébranla ni ne desserra un tant soit peu son étreinte de fer. Elle se livrait à des efforts désespérés pour se libérer, consommant ainsi un oxygène précieux dont le manque la rapprochait inexorablement du moment où il lui faudrait reprendre sa respiration. Elle se sentait d'autant plus vulnérable que l'homme avait approché ses lèvres de son oreille et chantait doucement : "Tu es digne de prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux, car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation, tu as fais d'eux sur la Terre..." Vaincue par l'asphyxie, Marie-Anne suffoquait, la tête lui tournait, ses jambes lui refusaient tout service. Elle se sentit glisser dans les bras de l'homme qui accompagna son mouvement avant de la retenir en resserrant encore son étreinte. Son instinct de survie pris le pas sur la force de sa volonté et, hurlant intérieurement sa rage, elle inspira profondément. Une inconscience à la douceur venimeuse l'attirait irrépressiblement et l'engloutit dans le néant.

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Publié dans La Clef de sept

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