La mine défaite, Richard reposa le feuillet ...

Publié le par Sandrine

La mine défaite, Richard reposa le feuillet que Sébastien lui avait donné à lire.
«- Remettez-vous, mon père, j’ai l’impression que vous allez tourner de l’œil.
- J’ai cherché, mon fils, j’ai cherché partout et avec toute la mauvaise foi requise des arguments pour vous démontrer que vous faisiez fausse route…
- Et vous n’avez pas trouvé, n’est-ce pas?
- Non. Souffla-t-il. Je suis perdu. Je ne puis concevoir que j’ai construit ma vie sur un tissu de mensonges.
- Peut-être devriez-vous réfléchir encore un peu avant de jeter l’éponge…
- Je crains que le divorce ne soit déjà consommé. Vous m’avez démontré que le signe de croix n’était que fantaisie humaine, que le Notre Père était un discours politique et en cherchant un peu, j’ai découvert tout seul que le Je vous salue, Marie est une hérésie.
- Expliquez-moi un peu ça… Lui demanda-t-il, subitement intéressé.
- Récitez-moi un Ave. Répliqua amèrement le prêtre.
- Je vous salue Marie, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu…
- Stop! C’est sur cette phrase que tout se joue. Marie est bien la mère de Jésus, nous sommes d’accord?
- Bien sûr.
- Si elle est également mère de Dieu, et que Dieu n’est pas le frère de Jésus, c’est que nous parlons d’une seule et même personne, n’est-ce pas?
- En effet.
- Et pourtant, Jésus a toujours dit qu’il n’était pas Dieu, mais le fils de Dieu. De plus, comment une femme peut-elle être tout à la fois la fille, la femme et la mère d’une entité? Cette prière n’a pas de sens, mon fils… Sauf si l’on prend en compte le fait que le mot Dieu, en hébreu, est féminin, auquel cas, Marie serait l’incarnation de Dieu et non son fils, mais là le terrain devient beaucoup trop instable à mon goût.
- Dans cette histoire, si l’on exclut la soif de pouvoir, rien n’en a.
- Vous parliez d’un manuscrit écrit par Judas… L’interrogea-t-il, sincèrement intrigué.
- Oui, il a été récemment retrouvé par les scientifiques qui affirment que la datation correspond.
- La datation, soit, mais quelle preuve avons-nous que c’est bien Judas qui en est l’auteur?
- La même qu’en ce qui concerne les évangiles de Mathieu, Marc, Luc et Jean: aucune si ce n’est la bonne foi de l’auteur. Que comptez-vous faire, Richard?
- Me démettre de ma charge.
- Dans ce cas, j’ai un service à vous demander pendant que vous êtes encore prêtre…
- Je vous écoute.
- Bénissez-moi, mon père, parce que je n’ai pas pêché. Vous m’avez toujours refusé l’absolution…
- Et je vais encore devoir vous la refuser. Je ne peux décemment vous bénir au nom du père, du fils et du saint esprit alors que nous ne savons plus, au juste, qui est qui.
- Alors pardonnez-moi en votre nom.
- Pourquoi?
- Pour les souffrances que je vous ai infligées.
- Comment puis-je vous pardonner quelque chose dont vous n’êtes pas responsable? Le seul fautif, en l’occurrence, c’est moi. J’ai choisi seul de demeurer dans l’erreur de même que j’ai finalement choisi de regarder la vérité en face. Voyez-vous, dans le fond, je suis bien moins cruel que vous.
- Pardon? S’étonna-t-il, sincèrement surpris de la soudaine ironie du prêtre.
- Vous venez de le dire, mon fils, je suis beaucoup plus indulgent que vous envers ma petite personne puisque je m’accorde moi-même le pardon. Je ne saurais trop vous conseiller de faire de même avant qu’une culpabilité imaginaire n’ait raison de vous comme ce fut le cas pour ce pauvre Judas.
- Ca, ce n’est pas une évidence! Rétorqua-t-il avec malice.
- Mais de quoi parlez-vous?
- Du présumé suicide de Judas rongé par une culpabilité qu’il n’a sans doute jamais éprouvée.
- Que voulez-vous dire? Lui demanda-t-il en fronçant les sourcils et en se rasseyant.
- Je crois bien que Judas a été assassiné.
- Je ne saurais trop vous conseiller de bétonner votre théorie si vous voulez que l’on vous suive sur ce terrain-là.
- Vous me suivrez, Richard, comme vous m’avez suivi depuis le début, même si vous tentez de freiner des quatre fers! Ce brave Judas, comme vous le dites, n’était pas tombé de la dernière pluie et au fil des jours la caution morale que représentait cet élément totalement étranger à Jésus est devenu un témoin gênant à éliminer de toute urgence.
- Et qui donc aurait été en charge d’une si basse besogne?
- Le palefrenier dans la cuisine! Railla-t-il.
- Vous n’en savez rien.
- Nuance: je n’en sais encore rien mais je parviendrai bien tôt ou tard à trouver qui parmi mes onze suspects est le coupable.»

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