La morgue était sombre et la simple vue...

Publié le par Sandrine

La morgue était sombre et la simple vue des tiroirs métalliques fit frissonner le jeune homme pour qui la mort restait mystérieuse et terrifiante. Julien le dévisagea avant d'ouvrir le tiroir.
«- Rassure-moi, tu ne vas pas tourner de l’œil?
-J’espère que non.
-Je suis désolé mais il va falloir que tu te secoues. Nous n’avons pas de temps pour les simagrées.
-Je sais.» Julien tira la poignée et le corps apparut. Le couteau avait été retiré et le sang nettoyé. Seule une plaie oblongue demeurait. Julien saisit Lilith aux épaules et Yannis s’empara de ses jambes. Lorsqu’ils le levèrent, Yannis fut étonné de la lourdeur de cette femme pourtant si svelte. Il banda ses muscles et affermit la posture de ses jambes pour ne pas trébucher à chaque pas sous le poids de son macabre fardeau. Le parcours jusqu’à la voiture lui parut interminable et chaotique. Le reins brisés et les bras meurtris, ils déposèrent finalement sans ménagement le corps dans le coffre, poussant à l’unisson un soupir de soulagement. Séréna et Sonia avaient déjà pris place dans la Jeep et les attendaient dans un silence oppressant.
«- Qu’est ce que c’est que tout ça? Demanda Yannis à Séréna en s’installant à ses côtés et en désignant le sac de toile en jute dont l’ouverture laissait entrevoir des dizaines de couteaux.
-Ce sont les seules armes efficaces dont nous disposons pour l’instant à notre connaissance.
Nous ne savons rien de leurs intentions à notre égard. Lui répondit-elle. Yannis détourna le regard et contempla le paysage. L’idée de tuer à nouveau ne le séduisait aucunement. C’était un être modéré à qui toute forme de violence jusqu’ici était totalement étrangère.
-Il ne nous reste qu’une demie heure. Annonça Sonia.
-Nous y serons dans dix minutes.» Lui répondit Julien en appuyant à fond sur l’accélérateur. La voiture souleva sur son sillage un épais nuage de poussière sablonneuse. Julien braqua vivement pour éviter un troupeau d’antilopes qui s’égayèrent de toutes parts, affolées par cet étrange animal et le bruit inconnu dont il les assaillait. Les creux et les bosses que franchissait la Jeep lancée à allure folle les agitaient douloureusement. Moulus, ils arrivèrent enfin devant le monument qui paraissait vierge de toute présence humaine. Sonia sortit la première du véhicule et ouvrit la portière à Séréna avant de charger le sac de couteaux sur son épaule. Julien ouvrit le coffre et Yannis le suivit sans enthousiasme, sachant quel épreuve les attendait à nouveau. Le petit temple ressemblait en tous points à celui où ils avaient établi leur centre de recherches et Yannis suivait d’un pas las Julien qui le guidait dans le monotone dédale de couloirs. A bout de forces, le jeune homme lâcha prise et les jambes de Lilith heurtèrent le sol de terre battue avec un bruit mat.
«- Excuse-moi. Dit-il à Julien qui retenait tant bien que mal le buste sous les aisselles.
-Ce n’est rien. Reprends-la, vite! Nous n’avons que peu de temps. Serre les dents, nous y sommes presque.» Yannis baissa la tête, honteux de s’être ridiculisé aux yeux de Julien et se chargea à nouveau de son fardeau. Ils parcoururent encore une vingtaine de mètre et pénétrèrent enfin dans la grande salle nimbée d’une lumière douce qui s’infiltrait grâce à une multitude de meutrières. Un autel se trouvait au fond de la pièce. Les hommes traînèrent plus qu’ils ne portèrent le corps le long de l’allée pourpre. Ils déposèrent Lilith sur la nappe blanche délicatement ouvragée. Séréna s’approcha et remit ses cheveux en ordre sans pour autant dissimuler la plaie. Sonia disposait les couteaux dans la salle. Yannis, hors d’haleine, s’était assis au pied de l’autel de bois à côté de Julien qui ne valait guère mieux que lui et observait l’emplacement de chacun pour le graver dans sa mémoire. Les deux femmes les rejoignirent en silence. L’ambiance était tendue, chargée d’une sorte d’électricité qui mettait leurs nerfs à vif.
«- Combien de temps nous reste-t-il? Demanda Sonia.
-Cinq minutes. C’était juste! Lui répondit Julien. Elle avait du mal à tenir en place et s’était relevée pour faire les cent pas.
-Asseyez-vous une bonne fois! Vous me donnez le tournis. Lui reprocha Séréna.
-Je suis navrée, mais l’idée d’une confrontation dont l’issue me paraît plus qu’incertaine me déplaît au plus haut point.
-Ca ne nous enchante pas plus mais nous devions en arriver là tôt ou tard. La sorcière a eu raison de nous laisser un délai aussi court. Eux aussi doivent s’affoler.
-Ils se savent intouchables! Répliqua-t-elle.
-Non. La mort de deux d’entre eux a dû sérieusement entamer leur belle assurance. Nous leur avons démontré que non seulement nous pouvons les tuer, mais qu’en plus, nous sommes en mesure d’aller les débusquer jusque chez eux.
-Chut! Ils devraient arriver d’un instant à l’autre, nos doutes ne les concernent pas. Levez-vous, il faut que nous donnions l’impression d’être sûrs de nous. » Leur intima Yannis. Ils obtempérèrent et sitôt qu’ils furent debout, un souffle d’air chaud balaya la pièce. Séréna agrippa le bras de Yannis quand deux hommes se matérialisèrent au centre de la pièce. Sans plus de cérémonie, l’un d’eux demanda immédiatement :
«- Où est-elle?
-Qui êtes-vous? Rétorqua Yannis en s’avançant vers eux.
-Quelle importance?
-J’aime savoir à qui je parle.
-Je suis Bacchus et voici Ganesh. Où est-elle? Yannis nia de la tête en souriant.
-Répondez d’abord à mes questions.
-Et pourquoi le ferais-je?
-Parce que tu tiens à la vie. Ganesh éclata de rire.
-Il ne manque pas d’air! Liquide-moi ces imbéciles et finissons-en, Bacchus!» A peine eut-il fini sa phrase qu’un couteau traversa la pièce et le frappa en plein front. Il s’écroula avec un hoquet de surprise sous le regard médusé de Bacchus.
«- Comment? Dit-il simplement, encore mal remis de ce qui venait de lui arriver et en cherchant quelque chose dans un repli de sa toge blanche. Un autre couteau s’élança, comme sorti de nulle part, et siffla à son oreille après avoir dessiné une longue estafilade sur sa joue et finit sa course dans le mur. Incrédule, Bacchus porta sa main à sa joue et examina ses doigts rougis de son propre sang et s’essuya sur son vêtement.
-N’y pense pas! Gronda Yannis.
-Pauvres fous! Vous ne savez pas ce que vous faites!
-Nous savons ce que vous vous apprêtez à nous faire, ça nous suffit! Vous devriez vous montrer beau joueur, Bacchus. Vous n’êtes pas en position de résister.
-Vous… Vous êtes totalement inconscients. Pour votre bien, ne cherchez pas à en apprendre davantage et vivez paisiblement «Croissez et multipliez-vous» voilà quelle doit être votre préoccupation. Nous vous avons donné tous les plaisirs qui puissent exister. Que voulez-vous de plus?
-Le savoir.
-Il est nocif, croyez-moi.
-Parlez ou mourez, le choix vous appartient.
-Je suppose que je n’ai guère d’alternative… Que voulez-vous savoir?
-Pourquoi avoir tenté l’expérience qui a abouti à notre création?
-Ce n’était pas une expérience, il y a longtemps que nous maîtrisons ces techniques. Ce n’était qu’une pépinière supplémentaire.
-Y en a-t-il beaucoup d’autres?
-Une centaine. Puis-je m’asseoir.
-Je vous en prie… Lui dit-il, magnanime. Pourquoi Virgile parlait-il de sujets étudiés en nous évoquant, dans ce cas ?
-Que lui est-il arrivé?
-Il est mort. Répondez.
-Bès, c’était son véritable nom, était chargé de savoir si vous étiez prêts.
-Prêts pour quoi? L’éradication?
-Pas vraiment, c’eut été préférable.
-Prêts pour quoi? Insista Yannis menaçant. Bacchus se passa la main sur le visage et leva les yeux au ciel avant de répondre.
-La consommation.
-Vous êtes anthropophages?
-Vous n’êtes qu’une espèce inférieure, c’est un peu comme si vous vous mettiez à manger du singe, ce ne serait donc pas de l’anthropophagie mais tout au plus une faute de goût.
-«Ce ne serait»? Releva-t-il aussitôt. Ce n’est donc pas vous?
-Non.
-Qui?
-Nos maîtres.
-Qui sont-ils?
-A quoi bon?
-Pour le plaisir de savoir qui va m’inviter à dîner…
-Les rats.
-Pardon?
-Ce sont eux qui nous ont donné tout ce que nous possédons de plus cher: l’ immortalité, la technologie…
-J’ai du mal à croire à un tel élan de générosité désintéressée. Bacchus soupira.
-Nous sommes leurs intendants.
-Comment de si petits êtres peuvent-ils dominer l’univers et avoir un tel appétit? Admettez que la salade que vous êtes en train de me servir est difficile à avaler…
-C’est pourtant la vérité. Ils n’ont plus grand chose à voir avec les rats terriens, je vous le garantis.
-Expliquez-moi ça.
-Ceux-là mesurent environ un mètre vingt et pèsent une trentaine de kilos. Il se tiennent debout et parlent comme vous et moi. Ils ne gardent de leurs origines que leur appendice caudal, un visage allongé, des oreilles proéminentes et une atrophie du pouce. Ils sont redoutables.
-Le rat est omnivore, il me semble…Pourquoi parmi toutes les ressources alimentaires à sa disposition a-t-il choisi l’homme?
-J’aurai pu vous dire que cela s’est fait de la même manière que l’homme a choisi le bœuf mais ce serait simpliste. C’est par vengeance d’abord et pour sa qualité gustative ensuite.
-Par vengeance?
-Oui. Le rat ne doit son évolution phénoménale qu’à l’extinction de l’homme sur la planète d’où ils sont originaires. Ils ont été pourchassés et exterminés par l’être humain depuis toujours. Ils ont dû garder cette haine enfouie dans leurs gènes et dès qu’ils en ont eu les moyens… Ils nous ont réduits à leur merci.
-Mais pourquoi ont-ils besoin d’une telle quantité de nourriture?
-La fertilité du rat n’est pas une légende ! Ils savent qu’ils détruiront leur environnement et de fait se détruiront eux-mêmes s’ils consomment ce qui se trouve chez eux. Ils tiennent à préserver leur qualité de vie.
-Pourquoi les servez-vous? Siffla-t-il, méprisant.
-Nous sommes tous issus de planètes qu’ils ont décimées. Ils nous ont donné le choix: être dévorés ou la vie éternelle… Qu’auriez-vous fait à notre place?
-Ce que nous allons faire: quitte à mourir, nous nous battrons.
-Vous n’avez pas les moyens de vos ambitions. Ne serait-ce que par leur nombre, ils vous anéantiront.
-Pour quand est-ce prévu?
-En l’absence du rapport de Bès, vous devriez avoir une année devant vous, mais les miens se sentent menacés et vont donner l’alerte. Ils doivent nous contacter dans trois semaines. Résignez-vous, il n’existe aucune échappatoire. Il allait poursuivre son exhortation à l’immobilisme quand un couteau jaillit et s’enfonça dans sa tempe.
-Pourquoi l’as-tu tué? S’indigna Julien.
-Il aurait donné l’alerte. Répondit-il froidement.
-Sa mort ne changera rien à ça. Les autres le feront en ne les voyant pas revenir.
-Alors il va falloir les faire taire. Déclara Séréna.
-Je ne remets pas en cause les qualités ni la détermination de Yannis, mais il est seul.
-Je ne crois pas. Dit-elle en se penchant sur le cadavre de Bacchus et en enfouissant ses mains dans les replis de sa toge. Elle se livra à une fouille minutieuse et se releva enfin, victorieuse, en brandissant un petit boîtier métallique.
-Bravo, Séréna. La félicita Sonia en se précipitant sur la dépouille de Ganesh qu’elle examina brutalement.
-Leurs instruments de téléportation! S’exclama Julien, saisissant enfin la pensée de la vieille dame.
-Sarah et Lilith doivent en avoir elles aussi. Dit Sonia en montrant à Julien le petit appareil au creux de sa main.
-Leurs affaires personnelles sont à la morgue. Nous n’avons même pas pensé à les fouiller. Dit-il en se frappant la tête. Quel idiot ! Si nous y avions pensé, jamais la sorcière n’aurait pris tant de risques.
-Attends. Nous ne savons toujours pas nous en servir.
-La traduction de monsieur Lévy devrait pouvoir nous sortir de ce mauvais pas. Leur rappela Yannis.
-Allons-y. Nous avons beaucoup de travail et peu de temps. S’impatienta Séréna.
-Ce sera sans moi. Je vous dépose et je vais faire une course.
-Croyez-vous vraiment que ce soit le moment, Sonia?
-Oui. J’ai horreur de ça, mais il faut que je me procure des armes.
-Une armée de quatre soldats… Commença Julien, pessimiste. C’est mieux qu’un seul, mais c’est encore utopiste.
-Pas forcément. Le contredit Séréna. Il faudra former un petit commando qui se rendra sur place non pas pour lancer la grande offensive, mais pour récupérer des boîtiers. Nous pourrons alors nous battre sur un pied d’égalité. Il faudrait que nous intervenions cette nuit même.
-Je serai de retour dans trois heures. Déclara Sonia.
-Nous nous chargerons pendant ce temps de comprendre le fonctionnement de ces engins, mais pour le recrutement…
-Ne t’inquiète pas pour ça, Yannis. Reprit Sonia. Tous les scientifiques du centre se sont préparés de longue date à cette échéance. Ils seront tous volontaires. Je m’étonne que Bacchus ait appelé étude ce que Virgile avait nommé expérience, de même qu’éradication se soit mué dans sa bouche en consommation. Releva Julien.
-Tu sais comme moi que le document que nous avons est une traduction. Elle n’est pas littérale.
-Ce n’est pas faux.
-Que faisons-nous d’eux? Demanda Séréna en désignant les corps sans vie.
-Nous n’avons pas de temps à leur consacrer pour l’instant. Une équipe se chargera d’eux plus tard.»

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