La salle du Royaume...

Publié le par Sandrine

La salle du Royaume, comme les adeptes appelaient leur lieu de recueillement, était une simple pièce de belles dimensions remplie de chaises face à une petite estrade de bois surplombée par un pupitre de pin. Les deux gendarmes étaient tendus malgré l'air amène qu'ils s'efforçaient de se donner. Un homme aux cheveux blancs, à l'embonpoint généreux, nettoyait scrupuleusement les lieux. Jacques s'avança vers lui, son képi à la main.
"Excusez-moi, monsieur. L'homme releva la tête et eut un mouvement de surprise en découvrant les uniformes bleus. Nous voudrions nous entretenir avec le responsable de votre communauté.
- Alors je suppose que c'est de moi qu'il s'agit. Asseyez-vous."
Jacques et Nathan obtempérèrent. Nathan reprit la parole, chuchotant presque pour endiguer l'écho qui se plaisait à se répercuter dans la salle presque vide.
"Ecoutez, monsieur. Nous sommes face à un énorme problème. Je tiens absolument avant toute chose à ce que votre communauté s'engage à la plus grande discrétion et au plus strict sang-froid quant à ce que nous allons vous dire.
- Nous sommes des gens calmes et discrets, messieurs. Nous avons assez mauvaise presse pour ne pas avoir envie de nous donner en spectacle.
- Bien. Depuis le début du mois, nous sommes confrontés à un tueur en série qui choisit pour cible des Témoins de Jéhovah dont la somme des chiffres qui composent l'âge de la victime correspond à sept. D'après nos informations, le prochain crime aura lieu aux alentours du vingt-cinq.
- A vrai dire, nous nous en doutions fortement. Notre petite congrégation est très soudée et, quoi qu'on y fasse, les bruits les plus fous commençaient à circuler parmi les fidèles. Les autres anciens et moi-même tentons de maintenir le calme mais nous ne pouvons nous voiler la face quant à la gravité de la situation.
- Je comprends, approuva Jacques. Pour ne rien vous cacher, à l'heure actuelle, si nous connaissons sur le bout des doigts le mode opératoire du tueur, nous sommes hélas dans une impasse en ce qui concerne son identification et très honnêtement, nous doutons d'avoir des résultats probants avant qu'il ne soit trop tard pour une troisième victime. C'est pourquoi nous venons vous demander de mettre en garde les personnes concernées.
- Ce sera fait. Mais je ne peux vous garantir une totale confidentialité. Imaginez l'émotion qu'une telle annonce va susciter... il s'agit quand même d'une menace de mort!
- J'entends bien, et si nous vous demandons la plus grande délicatesse, nous ne vous demandons pas l'impossible."
L'ancien tordit ses doigts en fixant du regard un point imaginaire par-delà les gendarmes.
"Je ne peux tout de même pas les cloîtrer tous jusqu'à cette échéance! Oh, si vous saviez les conséquences désastreuses que tout cela va entraîner... les plus fragiles vont déserter, quant aux mieux formés, il placent une telle foi en Jéhovah que je ne puis m'assurer qu'ils observeront nos prescriptions de prudence, gémit-il. Oh, Seigneur, prends pitié!"
Jacques eut du mal à se contenir: opposer un vague problème de crise des vocations à une question vitale! Se rendait-il vraiment compte de la gravité de la situation comme il l'avait affirmé? Nathan posa discrètement sa main sur son bras pour l'inciter à reprendre contenance.
" Ma question va vous sembler abrupte ou totalement incongrue, commença Nathan, mais nous ne pouvons négliger aucune possibilité. Serait-il possible que l'un des fidèles..."
Sans même le laisser achever sa phrase, l'ancien nia vigoureusement de la tête.
"Ce serait totalement incohérent! protesta-t-il avec véhémence. Notre religion est amour et espérance, ce malade n'est que haine et mort. Aucun de nos frères et soeurs ne répandrait jamais le sang de son semblable. Ce serait du suicide spirituel!
- Dans ce cas, laissez-moi vous poser une dernière question: vous connaissez-vous des ennemis assez déterminés pour agir de la sorte?
-Non! Sans l'ombre d'un doute, je peux vous affirmer avec certitude qu'aucun de nos adversaires n'est prêt à aller aussi loin. Les frères qui se sont écartés de la vraie foi et qui ont quelque chose à nous reprocher ont pour habitude de s'épancher dans les médias et de se répandre en critiques imaginaires, mais de là à avoir recours à des meurtres aussi abjects! Cela dépasse décidément l'entendement de tout être humain normalement constitué!
- Je suis vraiment désolé de vous charger de transmettre un tel message...
- Vous n'y pouvez rien, mon ami, le coupa-t-il. Vous ne faites que votre travail. Je souhaite de tout coeur que vous parveniez à vos fins le plus rapidement possible.
- Nous aussi, vous pouvez me croire!", répondit Jacques, véritablement mal à l'aise de côtoyer ces illuminés ne serait-ce que le temps d'une enquête.

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Publié dans La Clef de sept

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