Laura était épuisée. Elle s’apprêtait à poser...

Publié le par Sandrine

Laura était épuisée. Elle s’apprêtait à poser le courrier qu’elle venait de récupérer quand une lettre s’échappa du lot et se faufila sous la petite table du salon.
Laura déposa la pile sur un coin de la table et s’agenouilla pour attraper la lettre. Intriguée, elle la retourna pour consulter l’adresse de l’expéditeur. Marthe ! Sur un geste de colère, Laura froissa la lettre et la lança à travers la pièce pour atteindre la corbeille à papier qui se trouvait de l’autre coté. La boule de papier froissé percuta le bord de la corbeille, rebondit et atterrit à l’extérieur. Laura frappa l’air de son poing et avec résignation, ramassa le papier. Elle allait le mettre à la poubelle quand l’aiguillon de la curiosité la piqua et suspendit son geste. On ne la laisserait donc jamais tranquille ! Elle soupira violemment et alla s’asseoir tout en décachetant l’enveloppe. Elle défroissa le papier et ressentit un pincement au cœur qu’elle fut incapable d’identifier quand ses yeux se posèrent sur l’écriture de celle qui avait eu la prétention de succéder à sa mère.
«Ma chérie,
je ne sais comment t’expliquer tout ça. J’ai énormément de choses à te dire mais devant cette page blanche… Sans pouvoir voir ta réaction, sans pouvoir te serrer dans mes bras pour sécher tes larmes et mettre un peu de baume sur ton cœur… Je ne peux pas. Je sais que depuis le jour de ta majorité tu ne souhaites plus avoir aucun contact avec nous. Mais j’ai tant de choses à te dire… Je serai mardi sur la plage qui fait face à l’aéroport vers seize heures. J’aimerais que tu viennes. Quoi que tu décides, tu es et resteras à jamais, ma fille de cœur.»
La lettre glissa des mains de Laura et s’étala avec désinvolture à ses pieds. L’esprit en ébullition, Laura se perdait en conjectures sur le sens de cette missive et de ce rendez-vous. Elle avait une décision urgente à prendre. C’était lundi, il lui restait un peu moins de vingt quatre heures… Peur, haine, douleur, espoir, regret, rancœur caracolaient follement dans ses pensées au point de lui donner le vertige. Il fallait pourtant en finir, percer cet abcès… Ce délai était à la fois trop court et trop long. Elle décida, en désespoir de cause, d’appeler le docteur Chazel pour lui demander conseil. Elle se leva, se ravisa soudain, sans raison véritable, et se laissa tomber plus qu’elle ne s’assit, désespérée. Après presque dix ans d’absence, pourquoi Marthe surgissait-elle à nouveau de la sorte? Pourquoi maintenant? Elle eut une envie irrépressible de hurler, de prendre Dieu et les hommes à témoin de l’injustice du destin qui s’acharnait à plaisir sur elle. Le baîllon de la culture et de la bienséance s’appliqua sur sa bouche et seul un gémissement étouffé franchit la barrière de ses lèvres. Elle envoya un coup de poing d’une violence jusqu’alors ignorée d’elle-même dans le coussin du canapé qui sembla se rire d’elle en reprenant avec nonchalance son volume initial. Alors qu’elle se levait brusquement, le regard de Laura croisa le portrait de ses parents. Aussitôt, sa colère retomba. Elle se rassit avec calme, posa ses coudes sur ses genoux et mit son visage dans ses paumes ouvertes. Elle s’obligea à respirer lentement, jusqu’à ce que son sang s’arrête de battre à ses tempes. Au bout de longues minutes, elle se contraignit à reconsidérer le geste de Marthe avec plus de discernement et à le replacer dans son contexte. Marthe avait attendu le décès de son mari pour reprendre contact avec elle. C'était bon signe, peut-être n'avait-elle jamais rien su et s’en était-elle aperçue à la disparition de Guillaume. Peut-être aussi veut-elle te voir pour régler ses comptes, sachant que d’une façon ou d’une autre tu as quelque chose à voir dans ce meurtre… Lui susurra une voix pernicieuse. Elle nia de la tête pour chasser cette idée. Non. C’était impossible. Marthe l’assurait de son amour. Pour mieux endormir ta méfiance, quelle naïve tu fais! Tais-toi! s’ordonna-t-elle. Elle a organisé un rendez-vous hors de la vue et des oreilles des curieux potentiels, qui plus est dans un lieu public pour que je me sente en sécurité. Et tu en connais un rayon! Rappelle-moi… Tu n’aurais pas été enlevée en pleine rue, en plein jour, un jour d’affluence, par hasard? Ecoute, il n’y a rien de plus stupide qu’une femme amoureuse, quand bien même tout cela se serait passé sous ses yeux, elle aurait tourné la tête pour ne pas voir, de perdre son amour. Elle ne cherche qu’à venger Guillaume en te tendant un piège. Cette histoire de page blanche ne tient pas debout. Quant à vouloir te serrer dans ses bras, laisse-moi rire. Si elle en avait tellement envie, pourquoi ce silence de dix ans. Réfléchis, Laura! De guerre lasse, Laura saisit une pièce de monnaie. Elle leva les yeux au ciel. Le hasard est le chiffre de Dieu, donc c’est ainsi que tu exprimes ta volonté. Alors, c’est le moment où jamais de prouver que tu n’as rien contre moi. Aide-moi à faire le bon choix, puisqu’il n’y a rien de raisonnable là-dedans… Pile: je ne dis rien à personne et je vais la voir, face: je n’y vais pas et je donne la lettre au docteur Chazel. La pièce s’éleva dans l’air, virevolta et retomba dans la main de Laura. Elle la recouvrit de son autre main, ferma les yeux, retira sa main et regarda le verdict: Pile. Elle irait!

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