Laura se rappela soudain...

Publié le par Sandrine

Laura se rappela soudain qu’elle avait oublié de téléphoner au docteur Chazel. Elle se dégagea avec peine de la douce emprise que les écrits de son père exerçaient sur elle.
Elle composa le numéro du médecin, espérant qu’il lui pardonnerait d’avoir eu l’incorrection de le laisser dans l’incertitude si longtemps.
«- Docteur Chazel, ici mademoiselle Garnier. Excusez-moi de ne pas vous avoir averti plus tôt, mais… J’étais occupée. Laura avait été retenue par une pudeur qu’elle ne s’expliquait pas de lui révéler la nature de ses occupations.
-Et qu’avez-vous finalement décidé de faire, Laura?
-Ce que vous m’avez conseillé. Vous aviez raison, ça s’est révélé plus simple que je ne l’avais imaginé.
-Pas tant que cela. Vous avez fait quelque chose de très important: vous avez cessé de nier les problèmes et de subir la volonté réelle ou supposée des autres pour enfin imposer la vôtre. Merci de m’avoir prévenu. Comment vous sentez-vous?
-Aussi bien que possible. Plus légère, je crois.
-J’espère que vous poursuivrez dans cette voie. J’ai confiance en vous.
-Merci de votre aide.» Dès qu’elle eût raccroché, Laura se précipita dans le fauteuil et reprit sa lecture. Il était plus de vingt deux heures quand Laura ressentit une petite faim. Elle était presque à la fin du cahier et avait à la fois hâte et redoutait de le terminer. Elle se raisonna en se disant qu’il n’allait pas s’envoler, qu’elle pourrait le consulter autant qu’elle le voudrait mais un sentiment d’insatisfaction se développait peu à peu. Laura avala à toute vitesse un sandwich et un verre de jus de fruits. A peine terminés, elle reprit le cahier ouvert à la page où elle s’était interrompue. L’écriture de son père avait changé. Plus nerveuse, plus serrée, moins soignée. Il semblait que son père avait été brusquement pris d’un sentiment d’urgence, de panique irrépressible qui l’avait poussé à rédiger la dernière dizaine de pages à toute allure. Sa curiosité n’en fut que plus aiguisée et au moment de reprendre sa lecture, elle alluma machinalement une cigarette, comme pour calmer une violente vague d’angoisse qui l’assaillait par procuration. Il lui paraissait que par l’intermédiaire de ce modeste cahier, son père lui délivrait, la gorge nouée d’émotion, les informations les plus importantes qu’elle put jamais apprendre. Ses yeux cessèrent de scruter la forme inquiétante de l’écriture qu’elle chérissait pour refaire le chemin plus calmement, s'attachant cette fois au fond. Peu à peu, sans qu'elle en eût réellement conscience, son cœur précipita ses battements jusqu’à la limite de la douleur, ses yeux s’humidifièrent pour finir par s’emplir de larmes brûlantes qui débordèrent et s’écoulèrent le long de ses joues, son souffle devint saccadé jusqu’à ne plus transporter qu’une quantité à peine suffisante d’air à ses poumons. Titubante, tremblante, tout juste capable de maîtriser encore ses membres, Laura se traîna plus qu’elle n’alla jusqu’au coffre. Elle fouilla précipitamment le contenu hétéroclite de celui-ci. Elle en tira deux objets qu’elle prit le temps d’examiner avec soin avant de les reposer. Toujours tremblante, elle réalisait pleinement à présent que depuis toujours elle possédait la clef de son destin, transmise par les êtres les plus chers qu’elle avait et qui, même au-delà de la mort, lui avaient donné les moyens de se préserver. N’ayant plus la force de se soutenir, Laura s’assit sur le tapis bordeaux qui donnait un peu de chaleur et d’âme à l’appartement, se recroquevilla et pendant de longues minutes, pleura toutes les larmes de son corps, secouée de spasmes nerveux. Longtemps après, quand elle eut pleuré tout son saoul, sur ses parents, sur elle, sur toutes ces vies brisées inutilement, elle prit de longues inspirations pour achever de se calmer. Progressivement, la pièce prit des contours plus nets: Laura renaissait à la rélaité. Elle essuya ses joues trempées d’un revers de main rageur. Une profonde colère émergeait. Elle s’en voulait énormément d’avoir, par pure lâcheté, ignoré délibérément ce qui aurait pu donner un sens à la vie trop brève de ses parents. Mais par dessus tout, une haine incommensurable la poussait à se venger de lui. Lui qui avait en toute connaissance de cause, piétiné Dieu sait combien de vies, saccagé nombres d’esprits, réduit à néant tant de possibles.

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