Le dos droit et la tête haute, Samira, les yeux agrandis...

Publié le par Sandrine

Le dos droit et la tête haute, Samira, les yeux agrandis par l’horreur de cette scène, regardait les croque-morts descendre le petit cercueil blanc dans le caveau fraîchement creusé pour l’occasion. Des murmures attirèrent son attention. Elle se retourna.
Sidérée, elle vit une cohorte de silhouettes endimanchées se diriger vers elle. En tête, le maire pressait le pas, visiblement contrarié à l’idée d’arriver en retard à une cérémonie qui n’avait pas eu lieu, Samira n’ayant pas souhaité d’office religieux pour accompagner la dépouille de son fils vers sa dernière demeure. Essoufflé, il lui tendit une main qu’elle dédaigna tout en lui débitant les banalités d’usage. Croyant que dans sa douleur la mère qu’il avait devant lui oubliait de lui serrer la main, le maire la lui prit et la serra à lui briser les doigts. Des flashes crépitèrent autour d’elle, agissant comme un détonateur sur la rage qui sourdait inéluctablement en elle. Elle promena un regard haineux sur les visages qui l’entouraient. Le maire était suivi de près par l’assistante sociale qui l’avait reçue et par le fameux monsieur Bès à la mine compassée. Venaient ensuite des gens qu’elle n’avait jamais vus et qui semblaient terriblement affectés par la mort d’un enfant dont-ils ne savaient rien. Plus loi, tâchant vainement de se faire discrets, les jeunes de la cité attendaient d’avoir accès à la sépulture pour rendre un dernier hommage à Gauthier. Quand elle posa à nouveau les yeux sur le maire, il sortait une feuille de sa poche et se préparait à entamer un discours préparé à la hâte. Samira s’interposa entre la foule et lui et planta son regard dans le sien.
«- Monsieur le maire, je crois que ce n’est ni le lieu ni le moment de vous livrer à un discours politique. Aucun d’entre vous ne connaissait Gauthier et vous ne lui avez jamais accordé la moindre attention. Je ne vois vraiment pas ce que vous faites ici aujourd’hui: ce n’est pas votre place!» Lui dit-elle assez fort pour être clairement entendue de tous. Désarçonné, le maire chercha monsieur Bès du regard. Samira haussa les épaules et tourna les talons. Alors qu’elle franchissait le seuil du cimetière, quelqu’un la héla.
«- Madame! Madame, attendez!» Un jeune homme se plaça devant elle. Il la dominait d’une bonne tête et elle dut lever les yeux pour apercevoir son visage. Elle le reconnut aussitôt. Combien de fois l’avait-elle vu tenter de désamorcer des conflits dans la cité! Son regard franc, son nez épaté de boxeur, sa peau brune n’étaient inconnus de personne dans le quartier.
«- Je peux peut-être vous raccompagner?
- Je crois que je préfère marcher. Lui répondit-elle, méfiante.
- Je n’ai aucune intention de vous faire la morale. Vous avez agi exactement comme il le fallait… Et puis, honnêtement, vous n’y gagneriez qu’un rhume: il fait un froid de canard ce matin.» Samira soupira et hocha positivement la tête. Il lui prit le bras et la guida jusqu’à une petite Clio blanche.
«- De quel côté êtes-vous? Lui demanda-t-elle alors qu’il démarrait.
- De celui des jeunes, madame. Je suis éducateur, je ne brigue aucun mandat et la politique ne m’intéresse pas. Ils vous en ont fait baver, n’est-ce pas? Lui demanda-t-il dans un sourire.
- On peut dire ça comme ça. L’ approuva-t-elle sombrement.
- Je vous offre un thé à la maison et nous aurons une longue discussion.
- Je n’aime pas parler dans le vide.
- Je vous garantis que ce ne sera pas le cas. »

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