Le gendarme Seauler n’avait pas menti...

Publié le par Sandrine

Le gendarme Seauler n’avait pas menti. Une semaine après son dépôt de plainte, Laura reçut un coup de fil de la gendarmerie afin de venir témoigner le lendemain. Depuis ce coup de téléphone, elle était extrêmement nerveuse.
Elle avait rendez-vous avec le docteur Chazel et remercia le ciel de cet heureux hasard.
«- Comment vous sentez-vous? Lui demanda-t-il quand elle lui eut fait part de cette échéance.
-Nerveuse. J’ai peur. Laura tordait distraitement ses doigts.
-De quoi?
-De ne pas pouvoir leur fournir les informations nécessaires à son arrestation.
-Pourquoi ne le pourriez-vous pas?
-Parce qu’on me demande brusquement de me souvenir de choses que je cherche à oublier depuis plus de dix ans. Elle s’animait tout en parlant.
-Vous n’avez pas vraiment envie de vous en rappeler, n’est-ce pas?
-Auriez-vous envie de vous coincer les doigts dans une porte?
-Evidemment, non. Mais vos doigts y sont coincés depuis pas mal de temps… Vos souvenirs ont refait surface sans crier gare depuis un moment, Laura et ils vous font déjà souffrir. Je ne pense pas que votre problème vienne uniquement de là. Qu’est-ce qui vous gêne tant à l’idée de cet entretien? Laura réfléchit silencieusement avant de répondre dans un soupir:
-Se souvenir est effectivement une chose, en parler en est une autre… Et à des inconnus qui plus est! De ça, je ne suis vraiment pas sûre d’en être capable.
-Ces gens ne seront pas là pour vous juger mais pour vous aider.
-J’en suis consciente. Mais de là à parler de … Elle eut un geste d’impuissance. La question du médecin la mettait en face d’horizons interdits. Elle en était choquée, pour elle, c’était une impudeur. Elle eut la tentation d’interpréter le sourire du docteur Chazel comme un sourire moqueur qui accusait son malaise mais parvint à se raisonner.
-Sexe. Compléta le médecin. De sexe, Laura. Ce mot n’a rien de sale ou d’humiliant, je viens de le prononcer deux fois et la terre ne s’est pas arrêtée de tourner pour autant, pas plus, je suppose, que votre opinion sur moi n’a changé. Laura, personne ne vous demande de dévoiler votre intimité ou votre vie amoureuse. Ce qui s’est passé n’a rien à voir avec une relation sexuelle. Avoir une relation amoureuse est une chose noble. Avoir une relation sexuelle est une chose naturelle. Violer une femme et à plus forte raison une enfant est une horreur et s’appelle une agression. Ils vont vous demander de décrire une agression pas un rapport sexuel dans le cadre de votre intimité. Il n’y a aucune gêne à avoir. Laura opina mollement mais la rougeur soudaine de ses joues attestait de la persistance de sa honte.
-Ce que vous dîtes est juste et raisonnable, mais je crains malgré tout de ne pas y arriver, c’est incohérent et stupide, mais c’est plus fort que moi.
-Ca n’a rien de stupide, c’est ni plus ni moins que l’expression de votre traumatisme. D’ailleurs rien ne vous oblige à utiliser ces mots que vous ne pouvez pas prononcer. Vous pouvez les contourner. D’ailleurs, je crois que vous vous méprenez sur leur compte. Ce sont de fins psychologues qui comprendront vos difficultés, ils auditionnent des enfants et cela se passe toujours bien. Rassurez-vous, vous n’aurez pas à en dire beaucoup plus que vous ne l’avez fait avec le gendarme Seauler. Ce qui compte pour eux ce sont les lieux, les dates et les identités.
-Je l’espère. Vous n’arriverez pas à me convaincre, mais je voudrais vous croire, je vous assure. Téléphonez-moi quand ce sera fini. Juste pour le plaisir de vous entendre dire que j’avais raison.»

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