Le réfectoire peinait à contenir tous ceux...

Publié le par Sandrine

Le réfectoire peinait à contenir tous ceux qui s’y pressaient pour assister à cette séance vidéo hors normes. Claude inséra la première cassette dans le magnétoscope et le silence se fit immédiatement, tendu.
Le soleil se levait sur le parvis du temple et la population commençait à envahir la place et à vaquer à ses occupations quotidiennes. Malgré le zoom, la caméra avait été placée trop loin pour voir les gens distinctement. Ainsi filmés, ils ressemblaient à de
grosses fourmis bariolées qui s’agitaient nerveusement. Rien ne se passa et le film ressemblait à un documentaire sur une civilisation inconnue. Le changement de luminosité seul indiquait que la journée avançait. Cinq minutes avant la fin de la bande, un hurlement de femme s’éleva de la ville. De toutes les rues, des hordes de rats envahirent la place. Malgré leur taille qui semblait se rapprocher de celle d’un enfant, la terreur des villageois n’avait rien de feint et la sincérité des cris qui fusaient de toutes parts ne faisait aucun doute. Inexplicablement, les gens paraissaient disparaître, happés par la foule qui pourtant s’amenuisait peu à peu. L’image se coupa brusquement et Claude, comme hébété, laissa s’écouler de longues secondes avant de se lever sans un mot ni même un regard pour ses compagnons, d’enlever la bande et d’introduire une nouvelle cassette dans le magnétoscope d’un geste mécanique. Il leur fallut patienter un quart d’heure avant de plonger à nouveau dans l’horreur de la scène qui restait présente dans tous les esprits, indélébile. Claude avait choisi la cassette au hasard et il avait eu la main heureuse, celle-ci donnait pleinement sur la place. Le mystère de la foule qui semblait disparaître spontanément fut éclairci. Armés de lourds gourdins, les rats frappaient furieusement tout ce qui se trouvait à leur portée, trouvant un plaisir particulier à briser les jambes de leurs victimes pour leur interdire toute fuite. Un vieillard rampait aux pieds de l’un de ses tortionnaires dont il essayait de ne pas attirer l’attention et couvrit un enfant de son corps pour le cacher à la vue de ses bourreaux. Avec une mimique étrange qui ressemblait à un sourire et qui découvrit d’énormes incisives jaunies, le rat qui se trouvait debout près de lui retourna le vieillard d’un coup de son énorme pied et se baissa pour se saisir de l’enfant. Effaré, le bambin de cinq ou six ans regardait intensément le rat, se demandant avec fièvre quelle était cette étrange créature et ce qu’il avait bien pu faire pour mériter sa colère. Le rat observa froidement l’homme aux cheveux blancs qui le suppliait du regard et, tenant l’enfant pressé contre son corps velu d’une main, dégagea son cou de l’autre et y mordit à pleines dents, déchirant la gorge tendre. Un cri épouvanté ébranla le réfectoire, répondant à celui du
vieil homme qui fixait le rat, désarmé devant tant de cruauté. Il sursauta quand son ennemi rejeta le corps sans vie du petit garçon sur le parvis du temple. Le rongeur beige était à présent paré de pourpre sanglante de la tête aux pieds et paraissait se repaître avec délectation de la frayeur du pauvre homme impuissant à se défendre. Il leva son gourdin et le fit tournoyer au-dessus de sa tête avant de l’abattre de toutes ses forces sur celle du vieillard qui éclata avec un craquement sinistre. Les yeux noirs globuleux et proéminents demeurèrent figés, sa gueule s’ouvrit sur un cri qui ne vint pas, il s’écroula, transpercé d’une flèche, sur le corps mutilé de sa victime. Claude arrêta le magnétoscope et sortit. Yannis, ébranlé plus qu’il ne l’aurait cru par cet odieux spectacle, mit quelques instants avant de reprendre pied dans la réalité et de jeter un regard circulaire autour de lui. Ils étaient à peine une dizaine à avoir pu supporter la violence sans nom des images qu’ils avaient vues. Sonia se leva et revint avec une bouteille d’alcool fort dont elle distribua un verre à chacun.
«- Cet idiot de Bacchus n’avait pas exagéré… Ils n’ont plus rien à voir avec nos charmantes bestioles! Ils n’ont pitié de rien.
-Il faut agir et vite. Commença Yannis. Il faut que tu partes immédiatement, Grand-mère. Etonnée et furieuse, la vieille dame se dressa d’un bond.
-Jamais! Je n’ai jamais fui, ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer!
-Je ne te parlais pas de fuir mais d’aller au front, Grand-mère. Tu vas prendre une copie de
cette cassette et te télétransporter directement à l’Elysée. Tu devras les convaincre du bien fondé de nos inquiétudes et de l’urgence d’agir. Radoucie et surprise, Séréna se contenta de hocher la tête.
-Quand? Demanda-t-elle, laconique.
-Maintenant. Il nous faut du temps pour préparer notre défense.
-La France ne suffira pas, Yannis. Objecta gravement Séréna.
-J’entends bien. Il y a ici des scientifiques d’à peu près toutes les nations. Chacun aura pour mission de convaincre les siens.
-Où iras-tu, toi? L’interrogea Sonia.
-Je ne sais pas.
-Ouis-je te suggérer les Etats Unis?
-Il y a sans doute ici quelqu’un qui connaît bien mieux que moi leur langue et leur psychologie.
-Nul n’est prophète en son pays. Il nous les faut absolument, or ils pourraient concevoir un certain ressentiment envers leurs compatriotes qui ont quitté le territoire depuis près de vingt ans pour s’adonner à des recherches qui pourraient être jugées fantaisistes. Un étranger serait peut-être mieux perçu.
-J’ai plutôt intérêt à être persuasif…
-Tous les coups seront permis. Lui dit Séréna. S’il faut les traîner là-bas et les faire se vautrer dans le sang des victimes, je n’hésiterai pas une seconde. Ils me croiront quoi qu’il en coûte.
-Votre détermination est effrayante, Séréna. Je les plains…
-Allons-y. Je vous rappelle que ces trois semaines de délai sont purement hypothétiques. Il faut absolument que nous conservions le bénéfice de l’effet de surprise.
-Si nous ne sommes pas de retour au centre demain soir au plus tard, envoyez d’autres émissaires. Nous devons réussir.
-Pourquoi envisages-tu cette éventualité, Grand-mère? Nous devons partir gagnants.
-Les hommes ne sont pas moins cruels entre eux que les rats ne le sont envers nous, nous n’avons pas le droit de nous voiler la face.
-Laisse-moi rêver que nous fêterons une belle victoire sur nous-mêmes. Il ne nous reste plus qu’à mettre la main sur Claude pour dupliquer la cassette… Je n’arrive pas à m’expliquer sa réaction alors qu’il a évolue sans broncher parmi les cadavres…
-La sœur de Claude est morte dévorée par des chiens errants. Lui expliqua sombrement la jeune femme qui avait recensé les faux dieux.
-Croyez-vous qu’il sera en mesure de…
-Je ne sais pas mais nous n’avons pas de temps à perdre. Je m’en charge.
-Merci. » Lui répondit-il simplement en se levant pour partir à la recherche de Claude pour qui il était inquiet. Sans grande surprise, il le trouva dans le laboratoire. Il posa une main amicale sur son épaule et s’assit silencieusement à côté de lui. Un profonde souffrance tirait ses traits et son regard était perdu dans le vide. Yannis se demandait s’il avait perçu sa présence quand Claude posa les yeux sur lui.
«- Il ne faut jamais plus qu’une telle chose se reproduise. Laissa-t-il tomber, la voix brisée.
-Nous ne nous rendons pas sans nous battre, mais je ne peux rien garantir quant à l’issue du combat. Ce serait te mentir et je m’y refuse.
-Tu m’as dit ce que je voulais entendre.
-As-tu les boîtiers?
-Où vas-tu?
-Aux Etats Unis.
-Jusqu’où iras-tu? Yannis se contenta de lui sourire. Claude soupira. J’aimerai te dire que je t’interdis de faire quoi que ce soit de déraisonnable.
-Tout comme j’aurais aimé t’assurer que tu n’aurais plus à affronter tes démons. Nos destins ne nous appartiennent pas.
-A qui alors?
-Le hasard, je suppose.
-Sais-tu ce que les arabes en disent?
-Non…
-Que c’est le chiffre secret de Dieu.
-Nous sommes affreusement prétentieux et nous dormirions sûrement mieux si nous admettions qu’en fin de compte, nous ne savons rien.
-Pour retomber dans l’obscurantisme!
-Non. Pour aborder la science avec humilité et arrêter de jouer les apprentis sorciers.
-Les boîtiers sont là. Lui dit-il en ouvrant un tiroir. Ils portent tous une étiquette indiquant la destinations programmée. J’espère te revoir bientôt.
-N’aies aucune crainte, nous n’en avons pas encore fini avec tout ça. Je compte bien être à vos côtés au jour de la victoire.
-File, je n’aime pas les séparations.
-Ce n’en est pas une. Essaie de dormir quelques heures, tu ne tiens plus debout.»

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