Léa fut tentée d’entrer ...

Publié le par Sandrine

Léa fut tentée d’entrer dans le salon et de s’y reposer quelques instant-s avant de se rendre à l’invitation du vieil homme mais elle savait qu’elle ne trouverait peut-être pas le courage d’y aller si elle ne le faisait pas immédiatement, aussi déposa-t-elle sa mallette sur la table de la véranda et ressortit-elle aussitôt.
Elle frappa quelques coups à la porte entrebaîllée et Gérard vint l’accueillir presque instantanément. Il l’introduisit en parfait homme du monde dans un salon qui tenait davantage du musée que du lieu de vie même si le choix et la place de chaque objet dénotaient un homme de goût.
«- Asseyez-vous, Léa, je vous en prie. La jeune femme hésita à prendre place dans un splendide voltaire, mue par une ridicule peur de l’abîmer.
-Il a survécu plus d’un siècle, ce n’est pas vous qui aurez raison de lui, Léa. Se moqua-t-il gentiment. Elle rougit d’avoir été devinée si aisément et s’assit avec délicatesse.
-Que puis-je vous servir?
-Un jus d’orange serait parfait.
-S’il vous plaît… Lui dit-il en lui tendant un verre de cristal ciselé. La jeune femme
s’étonna un peu qu’on lui servît un jus de fruit dans du cristal de Baccarat mais elle essaya de ne pas s’en formaliser.
-Vous disiez que vous aviez à me parler? Lui demanda-t-elle finalement.
-Oui, mais à dire vrai, je ne sais comment le faire sans que vous ne me claquiez la porte au nez en criant au fou… Léa se raidit imperceptiblement sur son siège et attendit patiemment qu’il poursuive.
-Je crois, même si je ne m’explique toujours pas pourquoi, que je vous ai fait
immédiatement mauvaise impression quand nous nous sommes rencontrés samedi soir, n’est-ce pas?
-Pas du tout. Balbutia-t-elle, gênée par une question aussi directe. Gérard rit doucement tout en la regardant droit dans les yeux.
-Vous mentez mal et c’est heureux, je suis allergique aux hypocrites. Léa accueillit ce
compliment étrangement tourné avec un mutisme perplexe.
-Au risque de vous choquer, j’irai même plus loin, Léa. Quelque chose s’est passé dans la nuit de samedi à dimanche qui a transformé cette antipathie en peur. Que s’est-il passé ? Léa posa son verre sur la table basse et croisa les jambes avant de lui répondre.
-Quelqu’un s’est introduit chez moi cette nuit-là et a déposé des centaines de petites
seiches phosphorescentes dans ma piscine. Il a même pris soin de saboter mon éclairage extérieur pour que je profite pleinement du spectacle.
-Et, naturellement, vous me soupçonnez… Léa, pour quel fou me prenez-vous? Jamais, vous m’entendez, jamais je ne me serais permis de pénétrer quez qui que ce soit pour lui jouer un si vilain tour. En outre, c’était manquer singulièrement de psychologie… Il était évident que ce type de démonstration engendrerait davantage la peur que la pâmoison et je ne suis pas idiot. Avez-vous averti la gendarmerie?
-Non. J’y ai pensé mais des amis m’en ont dissuadée.
-Et pour quelle raison?
-Il n’y a pas eu d’effraction et aucune intention de nuire. Gérard soupira lourdement et la dévisagea avec une curiosité presque indécente avant de reprendre.
-Quel âge avez-vous?
-Trente cinq ans. Lui répondit-elle un peu sèchement, surprise autant par sa question que par l'examen dont elle était l'objet.
-J’ai l’impression d’avoir une petite fille en face de moi. Honnêtement, croyez-vous qu’il soit raisonnable d’appeler amis des gens que vous venez tout juste de rencontrer et de suivre aveuglément leurs avis quand bien même ils ne vous voudraient que du bien et n’auraient rien à voir dans tout ça? Léa, vous vivez seule dans un endroit isolé et
vous ne connaissez personne, vous en semblez totalement inconsciente mais je me dois de vous rappeler que vous êtes vulnérable et vous inciter à la plus grande prudence. Je veux que vous me promettiez d’appeler la gendarmerie au prochain incident, aussi bénin soit-il.
-C’est promis. Pardon, Gérard, pardon de vous avoir malmené. Elle aurait aimé être sincère en disant ces mots mais seule la politesse et le désir de vivre enfin paisiblement dictaient ces excuses qui semblèrent gêner subitement Gérard.
-Ah, la bonne heure! Vous abandonnez enfin le fameux monsieur Deschamps qui
commençait à me taper sur les nerfs. Léa lui sourit, inexplicablement plus détendue.
-Merci pour tout.
-Arrêtez avec ça. Je vous l’ai déjà dit: même si le cadre est idyllique, la solidarité est de mise ici si nous ne voulons pas que le paradis ne devienne rapidement un enfer. Si vous n’avez rien de prévu pour ce week-end, venez déjeuner samedi, ça me donnera l’occasion de vous présenter quelques uns des irréductibles qui passent l’hiver ici, ils sont tous d‘horizons divers et leur compagnie est très enrichissante.
-Ce sera un plaisir.
-Partagé, je vous assure.» La jeune femme prit congés de Gérard, le cœur plus léger
d’avoir pu passer outre ses préjugés pour découvrir un homme charmant. Alors qu’elle franchissait le seuil, Gérard la retint.
«- Avez-vous entendu du bruit dans le jardin, samedi soir?
-Oui, une sorte de frottement dans les branchages.
-Venez, il faut que je vous montre quelque chose.» Lui dit-il avec un sourire malicieux. Léa se demandait où il pouvait bien vouloir en venir tout en le suivant jusqu’au jardin. Stupéfaite, elle vit
qu’il était dévasté sur plus de la moitié de sa surface. Des mottes de terre jonchaient l’allée de pierres de Bormes, les fleurs gisaient, racines nues, et les branches basses des cyprès étaient brisées.
«- Mais quels vandales ont bien pu agir ainsi? Lui demanda-t-elle, scandalisée. Gérard éclata de rire.
-Ce sont des habitués qui ne manqueront pas de sévir chez vous aussi. Ils n’épargnent
personne.
-Et vous ne faites rien pour les empêcher de nuire?
- Non seulement nous ne le pouvons pas mais ce serait injuste. Ils étaient ici chez eux bien avant nous.
-J’avoue que je ne vous suis plus…
-Ce sont les sangliers. Lui expliqua-t-il avec amusement.
-Il y en a beaucoup? S’inquiéta la jeune femme.
-En effet, nous sommes en pleine nature, et ils affectionnent particulièrement nos jardins. Nous pourrions dire que ce sont des sanctuaires pour eux. Ils y trouvent de l’eau et de la nourriture quand la sécheresse fait rage et un refuge inviolable quand la chasse bat son plein. Ne plantez pas d’essences rares et n’attachez pas trop d’importance à vos cultures.
-Je ne pensais pas que j’aurais jamais à faire face à ce genre de délinquance.»

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