Moins d’une heure plus tard...

Publié le par Sandrine

Moins d’une heure plus tard, ils poussaient la porte du bureau encore en réfection et prenaient place dans des fauteuils à l’odeur de tissu neuf relativement désagréable. Samira interrogea le jeune homme du regard, visiblement anxieuse.
«- Je vous ai demandé de venir parce que je viens de recevoir le rapport du médecin légiste indépendant et il diverge en de nombreux points de celui remis par les services officiels.
- Allez au fait, je vous en prie… Gémit Samira.
- Il y a tout lieu de croire que les jeunes du quartier ne vous ont pas menti. Attention, je n’ai pas dit qu’il s’agissait d’une certitude absolue mais c’est en tout cas le point de départ d’une investigation plus sérieuse. Il va vous falloir être patiente.
- Les policiers ont tué mon fils alors qu’il n’avait rien fait… Dit-elle d’une voix éteinte, comme si elle ne parvenait pas à se persuader d’une nouvelle qu’elle espérait pourtant.
- Je vais demander à ce que l’on examine les billets que Gauthier vous a remis. Il faudrait également que j’emploie un détective afin qu’il se rende sur place pour interroger les éventuels témoins oculaires… Samira secoua négativement la tête.
- Ca ne servirait à rien.
- Ne vous inquiétez pas, je me doute bien qu’il ne sera pas aisé de les inciter à parler mais ce monsieur est un professionnel qui a l’habitude de ce type de situation…
- Il ne pourra interroger personne. Répéta-t-elle, butée. Le jeune homme qui m’a fait ces révélations est décédé.
- Son nom? Lui demanda-t-il, aussi tendu que laconique.
- Frank Muller.
- Savez-vous comment ce jeune homme est mort?
- Oui. Il a été écrasé par une voiture sous mes yeux.
- Auriez-vous pu relever le numéro de l’immatriculation du véhicule mis en cause?
- Non. Quand une jeune homme perd la vie devant moi, je ne pense pas à sortir mon calepin pour relever ce qui sur le moment m’a paru être un détail.
- Excusez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire.
- Ce n’est pas tant ce que vous avez dit que la manière ont vous le dites qui est choquante. Répliqua-t-elle, glaciale. L’avocat se détendit aussitôt et lui offrit un maigre sourire. Il avait face à lui une forte femme et cela le rassurait indéniablement.
- Avez-vous vu les actualités, hier soir? L’interrogea-t-il.
- J’avoue que ça ne fait pas partie de mes préoccupations ces temps-ci.
- Des mères des banlieues qui ont voulu manifester contre l’attitude agressive des autorités envers leurs enfants se sont vues arrêtées. Je crois que vous devez connaître certaines de ces dames.
- Je ne me liais avec personne. Je n’aime pas les ennuis et les habitants des cités ne sont pas pour la plupart des gens très recommandables…
- Je crois que vous devriez surveiller vos propos, madame. Vous avez plus de préjugés envers vos pairs que les autres n’en auront jamais. Je me demande si votre apparente fragilité n’est pas en fait une façade destinée à masquer un orgueil démesuré. Vous ne vouliez pas admettre que vous apparteniez à cette classe sociale et c’est pourtant eux qui peuvent aujourd’hui vous venir en aide. Je crois que vous devriez revenir à plus de modestie si vous voulez avoir une chance de vous en sortir.
- Jeune homme, je ne permets à personne de me faire la morale et à un jeune freluquet de votre acabit moins que les autres. Rétorqua-t-elle, cinglante.
- Je suis navré mais je ne m’excuserai pas pour vous avoir dit quelque chose qui me paraît judicieux. Il me semble que les gens vous ont tendu la main un peu trop facilement jusqu’ici et que vous êtes un peu trop prétentieuse pour vous en apercevoir. Nous allons avoir besoin de toutes les bonnes volontés et ces gens vont nous être d’un grand secours alors vous allez me faire le plaisir de ravaler votre orgueil et de vous ouvrir un peu à vos voisins.
- Je n’apprécie guère vos propos.
- Vous apprécierez d’ici peu mes compétences. Je n’ai pas non plus une grande habitude de la modestie mais je sais comment il convient de traiter les gens dont on attend quelque chose et je pense sincèrement que vous ne perdrez rien à suivre mes conseils.
- Qu’attendez-vous de moi au juste?
- L’audience préliminaire de ces mères aura lieu cet après-midi à quinze heures, je veux que vous y assistiez et que vous entriez en contact avec ces personnes. Leur histoire peut éclairer notre dossier d’un jour nouveau.
- Je suis sincèrement désolée mais je ne vois vraiment pas ce qu’il peut y avoir de commun entre un meurtre et un vulgaire trouble à l’ordre public.
- L’attitude pour le moins étrange des autorités tant à l’égard de votre fils que de ces femmes. Ca, ça me paraît digne d’intérêt et si vous refusez de faire ce que je vous demande, je vous suggère de faire appel aux services d’un collègue. J’entends mener ce dossier à bien et je crois que nous avons assez d’opposants sans devoir en plus compter avec votre mauvaise volonté et vos états d’âme somme toute déplacés. Suis-je clair?
- Odieux mais relativement clair, je vous remercie.
- Allez à cette audience.
- J’irai mais je ne vous promets rien.
- Ce sont vos intérêts que vous défendez.
- N’est-ce pas là votre fonction? Le provoqua-t-elle, réellement arrogante à présent. L’avocat lui sourit largement.
- Oui mais ces femmes seront certainement plus enclines à s’épancher auprès de vous plutôt qu’auprès d’un inconnu revêtu d’une robe noire. Jouez de votre charme. Ca ne vous coûtera rien et pourra vous apporter beaucoup.
- Je croyais que nos recherches s’orientaient plutôt vers les médias.
- Toutes les pistes sont dignes d’être explorées jusqu’à ce qu’elles s’avèrent exactes ou erronées Je ne laisserai filer aucune hypothèse.
- Bien. Je parlerai à ces femmes.
- Essayez de leur sourire si vous ne voulez pas qu’elles se détournent. » Lui conseilla-t-il en la toisant ironiquement. Samira haussa les épaules et se leva. Rémi regardait alternativement l’avocat et Samira sans comprendre la raison de cet échange venimeux. Il préféra garder le silence et emboîta le pas à Samira.

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