Moïse convoqua Aaron et ses fils...

Publié le par Sandrine

Moïse convoqua Aaron et ses fils devant la Tente du Rendez-vous. Aaron sentit son cœur saigner encore une fois quand il vit ces milliers de genoux ployer devant ses fils et lui.
«Redressez-vous, bande de lâches! Je ne mérite que votre mépris!» Eut-il brusquement envie de leur crier. Il croisa le regard couleur de néant de son frère et se mordit les lèvres. A l’entrée de la tente, un superbe taureau et deux béliers s’agitaient, grattant nerveusement le sol de leurs sabots. A côté d’eux, une corbeille de pains azymes avait été déposée sur une petite table. Moïse souleva un pan de la tente et les invita à entrer. Sans un mot, il s’y engouffrèrent à sa suite. Me voici face à mes responsabilités, à présent. Pensa Aaron alors qu’une main anonyme rabattait le pan derrière eux. Soit je prends une part active à cette épouvantable dictature, soit je profite de la position privilégiée qui m’est offerte pour tenter d’endiguer les funestes effets de sa folie. De tout son cœur et de toute son âme, il se jura d’appliquer la seconde option et d’instruire ses fils dans ce sens. Moïse leur fit signe de s’approcher et leur ordonna de se dévêtir. Aaron, soucieux, obtempéra. Surpris, il dut se laisser laver par cet inconnu qui passait pour être son frère. Il ressentit un indéfinissable malaise alors que ses mains s’attardaient sur son corps pour en extraire d’invisibles souillures. Un profond soulagement faillit lui laisser échapper un soupir lorsque prit fin cet étrange contact et que Moïse lui passa la tunique préparée à son intention, serra la ceinture autour de sa taille, le revêtit du manteau et le ceignit de l’Ephod. Il posa le pectoral sur sa poitrine et y mit deux pierres. Il le coiffa ensuite du turban sur lequel il installa précautionneusement la fleur d’or. Il versa une huile au parfum inconnu sur la tête d’Aaron, ahuri par tout ce cérémonial à son avis parfaitement inutile pour se déguiser de la sorte. Il fit approcher les fils d’Aaron, toujours vêtus de leur seule dignité et les habilla de tuniques auxquelles il ajouta des ceintures avant de fixer des calottes sur leurs cheveux. Le père qu’il était sentit la cruelle morsure de l’humiliation quand il constata de quel ridicule la chair de sa chair était à présent parée. Moïse demanda alors à Josué de conduire le taureau jusqu’à lui.
«- Posez vos mains sur la tête de cette victime sacrifiée pour le péché.» Leur intima-t-il d’un ton sans appel. Moïse approcha un long poignard de la gorge de l’animal. Il passa, pensif, le plat de la lame sur la peau frémissante du taureau avant de sembler revenir à la réalité et de trancher froidement la gorge du malheureux bovidé qui gémit affreusement tout en mettant un genou à terre tandis que Josué, comme hypnotisé, tenait un récipient sous le cou du taureau pour en récupérer le sang brûlant. Moïse, plongeant son regard dans celui, glacé d’horreur d’Aaron, plongea son doigt dans le velours pourpre et macula les cornes de l’autel de traces cramoisies. Il versa ensuite le sang qui restait au pied de l’autel et il sembla à Aaron qu’il le regardait couler avec une sorte de délectation malsaine qui acheva de l’affoler. Il n’eut aucun mal à imaginer un homme en lieu et place du taureau et se sentit irrémédiablement piégé dans les griffes d’un démon ivre de sang. Les animaux n’étaient qu’un dérivatif à sa perversion et il se demandait combien de temps il s’en satisferait. Moïse posa le récipient tâché d’une fine croûte brunâtre et reprit le couteau qu’il plongea dans l’abdomen de sa victime et qu’il ouvrit sur toute sa longueur. L’odeur qui s’en dégagea révulsa l’estomac d’Aaron qui dut serrer les poings pour ne pas céder à un haut le cœur. Moïse plongea ses mains dans les entrailles de la bête et il en dégagea la graisse qu’il fit fumer à l’autel. L’odeur âcre qui emplit la tente les mit à la torture et ils durent se faire violence pour ne pas laisser filtrer une plainte. Il ordonna d’un geste à Josué d’emporter hors de la tente ce qu’il restait du taureau. Durant son absence, Moïse et Aaron se défièrent du regard et ce fut finalement Aaron qui baissa tristement les yeux, comprenant qu’il ne sortirait rien de bon de cette provocation purement gratuite. Les béliers subirent le même sort que le taureau et Aaron se sentit vaciller, las jusqu’à l’étourdissement de ce déploiement de cruauté et de cette orgie sanguinolente. Dire qu’il a éliminé trois mille d’entre nous au prétexte de danses un peu délurées, soit, mais bien innocentes au regard de ce qu’il est en train de faire! Moïse poursuivait le rituel qu’il avait initié, le prolongeant à loisir, jouissant de la terreur et du dégoût qui se peignait sur les visages d’Aaron et de ses fils. Il voulait les pousser dans leurs derniers retranchements pour leur prouver sa supériorité et la leur faire reconnaître. Il sentit les muscles d’Aaron se contracter quand il déposa le sang du bélier sur le lobe de son oreille droite, sur le pouce de sa main droite et sur le gros orteil de son pied droit. Il dut réprimer un sourire cynique quand il déposa dans leurs mains la graisse de l’animal sacrifié ainsi que la cuisse droite et des azymes. Il fit le geste de présentation devant Yahvé et les leur reprit avant de les faire fumer à l’autel.
«- Ceci est un parfum d’apaisement pour Yahvé, un mets consumé pour El Shaddaï. » Annonça Moïse. Il prit ensuite la poitrine du bélier, la présenta à Yahvé et se l’attribua, établissant ainsi une hiérarchie qui ne devait plus changer jusqu’à sa mort. Il prit ensuite de l’huile d’onction et la mêla au sang qui était sur l’autel. Il en aspergea généreusement Aaron et ses fils qui horrifiés, furent ainsi baptisés avec le sang de l’innocence. Il leur dit alors:
«- Faites cuire la viande à l’entrée de la tente. Vous la mangerez là, ainsi que le pain déposé dans la corbeille du sacrifice d’investiture, comme je l’ai ordonné en disant :«Aaron et ses fils en mangeront.»» Sidéré, Aaron nota que Moïse avait dit :« comme je l’ai ordonné» et non pas «comme Yahvé l’a ordonné». Décidément, le pouvoir lui montait à la tête et il en oubliait toute prudence…
«- Ce qui reste de la viande et du pain, vous le brûlerez. Poursuivit-il. Sept jours durant, vous ne quitterez pas l’entrée de la tente du Rendez-vous jusqu’à ce que s’achève le temps de votre investiture, car il faudra sept jours pour votre investiture. Yahvé a recommandé de procéder comme on a procédé aujourd’hui pour accomplir sur vous le rite d’expiation et pendant sept jours, jour et nuit, vous demeurerez à l’entrée de la tente du Rendez-vous en observant le rituel de Yahvé, ainsi vous ne mourrez pas. C’est en effet l’ordre que j’ai reçu.» Effondré, Aaron comprit clairement la menace de mort que venait de lui adresser Moïse et la punition qu’il lui infligeait. Rester sept jours et sept nuits devant la tente, exposés aux regards de la communauté alors qu’ils étaient souillés du sang des sacrifices. Nom d’u Se dit-il. Il prend un pari avec nos vies! Si les hébreux font le lien entre le sang dont nous sommes couverts et la mort des leurs, ce sera la curée! C’était volontaire… Froidement calculé… Il me désigne ouvertement comme responsable du massacre d’hier! Il est fou mais diablement intelligent. Oh, mes fils, sur quel sentier tortueux vous ai-je entraînés… Se lamenta-t-il.

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