Moïse était assis auprès d’un puits...

Publié le par Sandrine

Moïse était assis auprès d’un puits abrité par l’ombre d’un figuier chargé de fruits gorgés de soleil et réfléchissait intensément. Il lui fallait avant toute chose consigner dans une première partie la genèse de la religion qu’il désirait fonder et pour cela asseoir les nombreuses légendes issues des profondeurs d’une mémoire collective dont rien sinon elles ne subsistait, elles qui avaient abouti à la naissance du dogme hébraïque sans que personne ne s‘interroge à leur sujet.
Il importait de ne pas modifier le moindre mot de ce qu’on lui avait appris au risque de laisser apparaître quelques incohérences que les religieux se feraient un plaisir de commenter comme ils le faisaient d‘ores et déjà avec les traditions orales. La distorsion de la réalité interviendrait après, lors de son exil, alors qu’il serait éloigné de tout témoin pouvant attester de son projet insensé. Des voix de femmes protestant bruyamment le tirèrent de sa réflexion. Il leva la tête et vit sept jeunes femmes venues abreuver leur bétail et que d’autres bergers importunaient, leur barrant le passage et se faisant sinon pressants, pour le moins menaçants. Poussant un soupir de lassitude devant des faits d’une telle banalité, il se leva et se rendit après du groupe qui se querellait. Sa haute stature et le feu qui embrasaient son regard de jais firent reculer les bergers qui n‘avaient nullement envie de se lancer dans une rixe sans enjeu véritable. Sans un mot, il escorta les jeunes femmes jusqu’au puit et abreuva lui-même les animaux assoiffés. L’une d’elle s’enhardit et le fixa droit dans les yeux tout en le remerciant un peu plus chaleureusement que la simple correction l‘exigeait. Moïse la contempla alors qu’elle s’éloignait. Elle était belle et sa démarche élégante ainsi que son espièglerie ne le laissaient pas insensible. Elle était la part de lumière qu’il avait définitivement perdue en assassinant l’Egyptien.
Cippora écoutait son père leur demander des explications d’une oreille distraite. Son cœur battait follement et son regard se perdait irrémédiablement dans le vague, cherchant dans sa mémoire le visage de l’homme qui les avait protégées. Ses vêtements et sa façon d’imposer le respect aux bergers attestaient de sa position sociale élevée et de son appartenance au peuple égyptien. Son cœur s’emballa. Elle rougit intérieurement en s’apercevant qu’une certaine prétention n’était pas étrangère à sa subite attirance pour cet inconnu. Elle laissa échapper une assiette qui se brisa sur le sol, la tirant aussitôt de sa rêverie.
«- Que t’arrive-t-il? Lui demanda Reuel. Gênée, elle baissa les yeux sous le regard suspicieux de son père qui lissait sa barbe de sa main au longs doigts diaphanes.
- Rien. Je me demandais simplement ce que cet égyptien pouvait bien faire assis auprès du puit… Il comprit aussitôt quel délicieux tourment agitait sa fille et lui sourit largement.
- Ce que je me demande, moi, répliqua-t-il avec une feinte sévérité, c’est pourquoi il s’y trouve toujours alors que vous auriez dû lui offrir l’hospitalité. Allez le chercher et invitez-le à partager notre table.»

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