Nathan pénétra dans la végétation...

Publié le par Sandrine

Nathan pénétra dans la végétation sèche et touffue qui s'agrippait, comme autant de mains invisibles, à son pantalon bleu marine. Un chasseur, fusil cassé sur l'épaule, le salua brièvement de la tête avant de pointer son doigt devant lui et de déclarer d'une voix blanche: "C'est là".Il se retourna pour faire signe à Jacques de le suivre et s'engagea dans la direction indiquée par le sexagénaire livide. A une dizaine de mètres du chasseur, il découvrit un corps gonflé, répandant une odeur sucrée nauséabonde qui lui mit aussitôt le coeur au bord des lèvres. Il observa silencieusement la scène pendant quelques instants avant de se retourner vers un Jacques lui-même au bord de la décomposition.
" Appelle les collègues pour leur demander de faire venir les services médicaux légaux. Monsieur, avez-vous touché à quelque chose? ajouta-t-il à l'adresse du chasseur.
-Non, répondit-il en niant mollement de la tête.
-Je crois que vous pouvez rentrer chez vous. Vous avez l'air un peu secoué...
-On le serait à moins!", maugréa-t-il avant de s'éloigner d'un pas gourd.
"Réglement de comptes? suggéra Jacques en désignant le corps du menton.
-Possible... mais j'ai un mauvais pressentiment.
-Qu'est-ce que tu racontes?
-Je ne sais pas encore... attendons le légiste."
Un homme d'une cinquantaine d'années, grand, élégant, une mallette à la main, s'avança vers eux à grandes enjambées.
" Messieurs...", les salua-t-il presque négligemment avant de se diriger droit vers le corps. Il s'agenouilla et examina la forme enflée sans la toucher. Nathan s'empara de l'appareil photo que l'un de ses collègues lui tendait et entreprit de prendre des clichés tant du corps que de l'environnement dans lequel il gisait. Quelque chose d'indicible le troublait et analyser la scène à travers l'oeil froid de l'objectif l'aidait à faire abstraction de ses émotions. Surmontant l'horreur du spectacle qui s'offrait à lui, il imprimait, froidement méthodique, chaque élément, chaque détail, sur la pellicule comme dans son esprit. Rien à voir avec un réglement de comptes, il en était certain. Soudain, il délaissa l'appareil photo et s'accroupit, tendit l'index et traça dans la terre la position étrange de la dépouille. Un bras tendu au niveau du cou perpendiculairement au reste du corps, l'autre bras replié barrant la taille, les jambes décrivant un léger angle vers l'arrière, tourné sur le côté... il s'écarta légèrement et contempla le dessin qui en résultait: un sept! Il en était à se demander quelle était la part de hasard dans cette macabre mise en scène quand il sentit une présence dans son dos.
"Je vois, cher ami, que nous arrivons à la même conclusion, approuva le légiste.
- Ce n'est peut-être que le fruit de notre imagination...
- J'en doute, rétorqua le médecin avec une tranquille assurance en plantant son regard dans les yeux verts de Nathan.
- Qu'est-ce qui vous amène à être si sûr de vous?
- J'ai dénombré sept plaies sur le corps de cet homme. En outre, ces plaies auraient dû provoquer des saignements abondants, or il n'y en a aucune trace au sol.
- Il était donc déjà mort quand il a été transporté ici?
- Il y a tout lieu de le penser. Les analyses nous en diront davantage. Toujours est-il que tout cela ne me plaît guère...
- Vous excluriez le crime crapuleux?
-A première vue, oui. Je vous contacte dès que j'aurai du nouveau.
- Merci."
Même s'il préférait se baser sur les faits plutôt que sur de vagues intuitions, Nathan tendait à abonder dans le sens du légiste. Un sept, sept plaies... C'était tout de même troublant.
"- Que se passe-t-il? demanda Jacques en voyant la mine songeuse de Nathan qui raccrochait le combiné du téléphone comme au ralenti.
- Le légiste veut nous voir. Il a découvert pas mal d'éléments intéressants, paraît-il.
- Je ne vois pas ce qui te contrarie, dans ce cas. Allons-y et nous saurons ce que ce brave homme a à nous dire.
- Si tu veux tout savoir, ce qui me chagrine, c'est que nous n'avons pas à faire à une affaire banale.
- Tu devrais te réjouir, alors. La routine ne te vaut rien. Tu t'empâtes et tes petites méninges auraient bien besoin d'un exercice plus satisfaisant que de rédiger des procès-verbaux sur des querelles de voisinage.
- De ce point de vue, tu as sans doute raison. Mais à dire vrai, aussi étrange que cela puisse te paraître, j'éprouve la plus grande répulsion à l'idée de cette enquête.
- Au risque de te contrarier un peu plus, je te signale que tes états d'âme n'intéresseraient que moyennement nos supérieurs et que nous ferions mieux d'y aller sans plus tergiverser."
Le médecin reçut les deux gendarmes dans un petit bureau impavide attenant au laboratoire dans lequel il officiait. Le confort des chaises sur lesquelles il les invita à prendre place était rudimentaire et n'engageait pas les visiteurs à s'attarder plus que nécessaire. Pas plus que les effluves omniprésents de désinfectant et de formol qui s'insinuaient sournoisement dans chacun des pores des deux hommes.
"Alors, qu'avez-vous appris? demanda Nathan, pressé d'en venir au fait.
- L'âge de la victime: soixante-dix-sept ans."
Nathan souleva malgré lui un sourcil, preuve de son intérêt subit.
"Quoi d'autre?
- Son identité : Léon Schmit."
Le sourcil de Nathan reprit sa position habituelle. Sans attendre, le légiste poursuivit.
"D'après les analyses, cet homme a été effectivement transporté après son trépas. La posture dans laquelle il se trouvait ne doit rien au hasard mais est effectivement le fruit d'une volonté délibérée. J'ai également pu déterminer la date du décès: le sept août."
A nouveau, le sourcil brun s'anima.
" Comme je vous l'ai dit lors des premières constatations, le corps comporte sept plaies. Une au flanc, une sur chaque pied, une sur chaque main, une au front et une à la gorge qui lui a été fatale, naturellement. Jacques arborait un petit sourire détaché, comme lorsqu'il écoutait une histoire que l'un de ses enfants lui racontait: avec un bienveillant paternalisme.
- Rien d'autre? s'enquit Nathan.
- Si. J'ai trouvé sur ses vêtements des fibres de bure. Messieurs, à vous de jouer et de confirmer ce que je crois!
- J'aimerais mieux l'infirmer, au contraire, répartit Nathan, acide.
- Ne vous inquiétez pas, il a le sommeil fragile et cette histoire l'empêche de dormir. En temps normal, il aurait été plus aimable et vous aurait remercié de votre efficacité, ironisa Jacques en voyant la mine déconfite du légiste.
- Je comprends. Vous ne devriez pas plaisanter avec ça. Cette affaire tient plus du cauchemar que du vaudeville."

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Publié dans La Clef de sept

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