Quand elle pénétra dans la cité, ...

Publié le par Sandrine

Quand elle pénétra dans la cité, elle prit soudain la pleine mesure des propos des journalistes, même en plein jour, il y avait quelque chose d'oppressant, une terreur sourde qui rendait chaque visage inquiétant et chaque ombre dangereuse.
Sur le parking, il y avait désormais plus d'épaves calcinées que de véhicules encore en état de rouler. Les poubelles incendiées quelques jours auparavant débordaient d'immondices, signe que les éboueurs n'osaient plus s'aventurer au point du jour sur ce qui était devenu un champ de bataille. Elle sursauta quand un gros rat lui passa sous le nez. Une odeur âcre de brûlé, de fumigènes et de poubelles la saisit à la gorge, lui refusant toute respiration. Elle affermit sa main sur la poignée de sa valise et accéléra le pas pour retrouver la sécurité pourtant relative de son appartement. L'ascenseur était encore en panne... Elle haussa les épaules et emprunta les escaliers aux murs à présent recouverts de tags tantôt dédiés à la mort de Gauthier, tantôt adressés à la police. Un jeune homme la croisa en dévalant les escaliers. Il s'immobilisa au pied de la volée de marches et se retourna:
"- Vous ne devriez pas être ici. Ca chauffe drôlement et je crois qu'on aura pas le temps de vous protéger.
- Je ne t'ai rien demandé de tel. Je crois même que c'est moi qui pourrait te protéger, jeune homme! Pérora-t-elle. L'adolescent ne fut pas dupe une seconde.
- Vous ne pouvez plus rien. Ce qui est en marche vous dépasse. Nous voulons la révolution, nous voulons avoir le droit de vivre comme tout le monde, ça n'a plus rien à voir avec votre fils. Les épaules de Samira s'affaissèrent.
- Je sais. Mais j'ai quand même la sensation d'avoir une responsabilité...
- Vous êtes-vous déjà demandé si la situation aurait été différente si un autre que Gauthier avait été tué? Parce que je peux vous garantir que ça aurait pris exactement la même tournure. Et puis... On n'aime pas beaucoup être pris pour des idiots, vous savez! Surprise, Samira plongea son regard dans le sien.
- Explique-toi...
- Je ne sais pas ce qu'on a pu vous raconter mais on vous a vue traîner avec pas mal de monde pas très recommandable avant votre départ pour on ne sait où.... Vous êtes un peu bourgeoise! Vous croyez sincèrement qu'on est lobotomisés au point de ne pas savoir que nous sommes à la fois un enjeu politique et religieux? Nous, tout ce qu'on veut, c'est vivre comme tout le monde! Lui répéta-t-il avec conviction.
- C'est-à-dire?
- Avoir un toit convenable au-dessus de la tête, trouver un travail honnête... Une petite vie tranquille, quoi!
- Alors pourquoi taguer les murs, pourquoi vendre de la drogue?
- Parce que le système ne veut pas de nous et que nous n'avons pas le choix. Si je deale, c'est que j'ai besoin d'argent pour vivre et que je n'ai pas d'autre moyen pour en gagner, si je peins les murs, c'est pour ne plus voir la peinture qui cloque, les moisissures qui le recouvrent et les cafards qui y dansent! Ca vous choque? Pourquoi? Parce que c'est contraire à la morale, parce que c'est un trouble à l'ordre public.... Laissez-moi rire! C'est moral de laisser les gens crever dans des taudis en France, au 21° siècle! Vous avez sans doute écouté les info, ils parlent de bidonvilles! Pour eux, nous ne sommes que des mendiants parqués pour ne pas offenser la vue des petits bourgeois! Ca, c'est fini! Et admettez que ça ne vous concerne pas!
- Je vis ici, moi aussi!
- Oui, mais vous et tous les adultes, vous êtes finis. Je ne sais pas quel âge vous avez et je m'en fiche, mais vous avez abandonné la partie depuis bien longtemps. Vous n'osez plus rêver de mieux et vous nous laissez croupir dans ce bouge sans réagir. Vous voudriez en plus qu'on vous respecte et qu'on vous aime!" Eructa-t-il finalement avant d'afficher une mine écoeurée et de se détourner.
Piquée au vif par cette algarade, Samira eût la tentation d'abandonner sa valise et de poursuivre le jeune homme pour lui répondre. Mais pour lui répondre quoi? Avait-il réellement tort?
Elle entra dans l'appartement qui portait encore les stigmates de la fouille sauvage qu'il avait subi. Elle posa sa valise à l'entrée et entreprit un grand ménage, ne sachant que faire d'autre.
La nuit tombait et son coeur se serrait à mesure que l'obscurité grandissait. Les voisins fermaient leurs volets pour ne pas être témoins de ce qui allait inexorablement se passer. Ils s'isolaient du monde pour oublier que leurs enfants menaient une guerre qui n'étaient pas la leur. Ils fermaient les yeux pour ne pas voir leurs enfants face au danger... Ils fuyaient!
Elle, elle ne pouvait plus fuir et elle sentit l'aiguillon de la jalousie empoisonner son sang. Elle s'était voulue meilleure qu'elle ne l'était.
Elle tâcha de vaquer à de vaines occupations ménagères pour s'arracher à la contemplation de la cité mais la fenêtre l'attirait irrésistiblement et elle ne lutta pas davantage pour se soustraire à ce qui ne manquerait pas d'être une nouvelle fois un spectacle d'apocalypse.

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