Samira faisait les cent pas depuis plus d’une heure...

Publié le par Sandrine

Samira faisait les cent pas depuis plus d’une heure quand elle entendit des hurlements sur le parking. Cela n’avait malheureusement rien d’inhabituel mais elle se précipita à la fenêtre. Pourvu que Gauthier ne soit pas avec eux!
Pensait-elle, le cœur battant. Elle se pencha à la fenêtre juste à temps pour voir une voiture s’embraser, un car de C R S s’arrêter et des jeunes s’enfuir en courant. Elle serra ses poings si fort que ses ongles s’enfoncèrent profondément dans sa chair. Un bus passa à proximité de la bande de voyous qui terrorisait la cité et provoquait délibérément les autorités. Un cocktail Molotov jaillit du groupe de jeunes encagoulés et s’écrasa sur une vitre du bus, bientôt suivi d’autres. Un coup de feu retentit et Samira eut l’impression que sa tête allait éclater quand elle entendit la déflagration. Son cœur cognait frénétiquement dans sa poitrine et elle pleurait sans s’en rendre compte. Au loin, le bus s’embrasait et continuait à rouler au ralenti. En bas, les jeunes avaient pris leurs jambes à leur cou mais les C R S restaient auprès des immeubles au lieu de les poursuivre. Samira s’éloigna de la fenêtre. Non, c’était impossible. Gauthier était un bon garçon, il n’y avait aucune chance pour qu’il soit mêlé à cette algarade. Un trafic de drogue, c’était hélas plus que probable, mais pas ça! Il allait rentrer, à présent c’était certain. Les dealers aiment travailler dans le calme et la présence des C R S allait mettre fin à leurs affaires pour ce soir. Elle soupira de soulagement en entendant retentir la sonnette. Et en plus, il avait oublié ses clefs: il allait l’entendre! L’air sévère, elle ouvrit la porte. Elle demeura interdite en découvrant deux policiers visiblement gênés. Son cœur bondit dans sa poitrine et ses mains se mirent à trembler. Elle n’aurait pas dû les appeler. Si Gauthier rentrait maintenant, elle aurait du mal à lui éviter de gros ennuis.
« - Madame, nous venons vous voir à propos de votre fils…
- Vous l’avez trouvé? Leur demanda-t-elle avec autant d’espoir que de crainte.
- C’est malheureusement plus compliqué que ça. Pourriez-vous nous suivre? Samira blêmit. Elle soupira en fermant les yeux, toutes ses pensées tournées vers Gauthier.
- Il a fait une bêtise, c’est ça?
- Je ne peux rien vous dire pour l’instant. On m’a demandé de vous accompagner au commissariat pour vous informer de la situation. Samira dut serrer la poignée de la porte pour ne pas s’effondrer.
- Pouvez-nous nous suivre? Lui demanda-t-il à nouveau. » Samira hocha positivement la tête et inspira profondément avant de prendre les clefs sur la guérite de l’entrée et de fermer la porte. Inquiet, l’un des policiers la prit par le bras pour la conduire jusqu’à la voiture stationnée devant l’immeuble. Le trajet fut désagréablement silencieux et Samira ne trouva pas la force d’engager la conversation. Ils la guidèrent jusqu’à un bureau où un autre policier l’attendait.
« - Madame, il s’est produit ce soir un désastreux incident…
- Où est mon fils? Lui demanda-t-elle, sourde à tout ce qui ne le concernait pas.
- Je… Lorsque vous avez téléphoné, tout à l’heure, nous n’avions malheureusement plus un homme à disposition. Des exactions commises par une bande de jeunes nous ont été signalées en bas de chez vous… Nous devions impérativement intervenir pour assurer la sécurité des habitants… Des voitures ont été incendiées…
- J’ai vu tout cela de ma fenêtre. Parlez-moi plutôt de mon fils . S’emporta-t-elle, ulcérée par son verbiage.
- J’y viens. Des cocktails Molotov ont été lancés sur un bus bondé. L’un de nos hommes a perdu son sang froid et a tiré sur le groupe de jeunes au lieu de tirer en l’air pour les faire déguerpir… Trois personnes ont été grièvement blessées dans le bus et…
- Mon fils! Répéta Samira, de plus en plus nerveuse.
- Lorsque notre collègue a tiré, l’un des jeunes s’est effondré…
- Gauthier… Gémit Samira, affolée. Qu’a-t-il?
- Je suis navré, madame, il est mort sur le coup. Nous avons tout essayé mais il n’y avait malheureusement plus rien à faire… Je vous présente mes condoléances, madame. Brusquement, Samira prit conscience qu’elle avait assisté à la mort de son fils depuis sa fenêtre.
- Non! Hurla-t-elle de toutes ses forces. Immédiatement, le policier fut auprès d’elle et la saisit fermement aux épaules.
- Je vous en prie, madame, ressaisissez-vous. C’est une terrible épreuve et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour…
- Mon fils… A-t-il lui aussi jeté un de ces fameux cocktails?
- Il en avait un à la main quand il s’est écroulé. Samira soupira lourdement.
- Votre collègue… Commença-t-elle.
- Il fera l’objet d’une enquête visant à déterminer ses responsabilités et les sanctions qu’il convient de prendre à son encontre. Samira nia mollement.
- Non. Trancha-t-elle. Mon fils, même si je l’aime à la folie, a mis la vie des gens assis dans le bus en danger. Votre collègue a fait ce qu’il avait à faire et je n’ai personnellement rien à lui reprocher. Puis-je voir mon fils? Le policier, ébahi, dévisagea Samira. La dignité de cette femme était admirable. Les larmes qui sillonnaient ses joues creuses n’ enlevaient rien à la clarté de son regard et si ses lèvres charnues tremblaient imperceptiblement, les mots qui venaient de s’en échapper étaient tout simplement incroyables.
- Vous dîtes? Lui demanda-t-il en la fixant plus intensément de ses yeux bleus.
- J’ai dit que je comprenais et que j’approuvais le geste de votre collègue et je vous ai demandé si je pouvais voir mon fils. Répéta-t-elle avec un calme incompréhensible pour l’homme sec au tempérament nerveux qui lui faisait face.
- C’est évidemment votre droit le plus strict mais je ne pense pas en l’occurrence que ce soit judicieux.
- Je voudrais lui faire mes adieux… Le policier soupira et s’assit sur le rebord du bureau.
- Je vous comprend parfaitement, madame… Votre fils a été atteint à la tête et je crois sincèrement que vous devriez garder une bonne image de lui.
- Mon Dieu!
- Voulez-vous que nous appelions quelqu’un pour vous épauler?
- Je suis seule, monsieur. Jamais ces mots n’avaient été si vrais ni si cruels et elle dut se mordre les lèvres pour ne pas se laisser aller à son désespoir. Le savoir avait été une chose mais le ressentir ainsi au plus profond de ses entrailles en était une autre.
- Si vous le souhaitez, nous pouvons mettre un psychologue à votre disposition.
- Il ne me rendra pas mon fils. Répliqua-t-elle plus amèrement qu’elle ne l’aurait voulu.
- Je suis sincèrement désolé…
- Je crois que nous n’avons plus grand-chose à nous dire. Auriez-vous la gentillesse de me faire raccompagner? » Le policier hocha positivement la tête et sortit quelques instants. Jamais il n’avait rencontré de femme de cette trempe et il regretta que ce fut en de telles circonstances. Il la salua avec un profond respect et la regarda s’en aller avec dépit. Pourquoi fallait-il précisément que ce fut le fils de cette femme qui ait payé pour les autres?

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