Sébastien, intrigué par cette date...

Publié le par Sandrine

Sébastien, intrigué par cette date, s’empara de la Bible et entreprit de localiser le déluge d’après les écrits mosaïques. Il avait eu lieu alors que Noé vivait . S’il se référait aux chiffres fournis par la Bible, le déluge se situerait aux alentours de deux mille cent cinquante ans avant Jésus Christ. Soit un écart inexplicable entre le discours biblique et la réalité scientifique de six mille huit cent vingt cinq ans!
Et ce, en admettant que Noé ait effectivement procréé à l’âge respectable de cinq cent ans… Parce que si l’on ramenait ces chiffres à dimension humaine en se basant sur les générations allant de Noé à Jésus, on obtenait que le déluge, toujours d’après la Bible, se situerait cette fois en mille cinq cent soixante avant Jésus Christ soit cinq cent quatre vingt dix ans après ce qui creusait encore l’écart entre la réalité scientifique et le témoignage mosaïque, l’amenant à une différence de sept mille quatre cent quinze ans. Quoi qu’il en soit, que la Bible situe le déluge à l’une ou l’autre de ces dates, Sébastien obtenait encore une fois une preuve flagrante du mensonge biblique puisque ces dates se situaient en pleine civilisation égyptienne et qu’ à aucun moment, celle-ci n’avait évoqué un déluge quelconque. Moïse et Abraham avaient encore une fois triché. Mais dans quel but? A nouveau, son instinct lui dicta de reprendre le texte pour situer cette fois la création de l’humanité puisque Adam était le premier homme créé par Dieu. Là encore, si l’on admettait la longévité extraordinaire des premiers hommes, l’origine de l’humanité se situerait aux alentours de trois mille deux cent six ans avant Jésus Christ. Encore une fois, il fallait prendre en compte le fait que les hébreux disposaient d’un calendrier lunaire. En se livrant à un rapide produit en croix, Sébastien localisa la création du premier homme à deux mille sept cent cinquante deux ans avant Jésus Christ. A nouveau, il se référa aux générations bibliques pour obtenir une date plus rationnelle. Sachant que d’Adam à Noé il y avait dix générations, que de Noé à Abraham il y avait encore une fois dix générations et que d’Abraham à Jésus Christ il y avait quarante deux générations, il obtenait un total de soixante deux générations depuis le premier homme ce qui situerait l’apparition d’Adam en mille huit cent soixante avant Jésus Christ. Une nouvelle preuve de mensonge venait donc s’ajouter aux autres: que ce soit en trois mille deux cent six ans avant Jésus Christ ou en mille huit cent soixante, c’était de toute façon impossible puisque le premier Pharaon de la première dynastie égyptienne avait régné approximativement trois mille cent quatre vingt cinq ans avant Jésus Christ et que la première tombe du premier Pharaon ayant jamais régné a été mise au jour par les scientifiques et que ce fameux Horus aurait régné avant trois mille avant Jésus Christ. De deux choses l’une: soit Abraham et Moïse avaient situé l’origine de leur religion vers trois mille deux cent avant Jésus Christ pour prouver que le culte de Yahvé était aussi ancien que celui des égyptiens et donc tout aussi légitime que le leur, soit, et c’était heureusement aussi grave qu’improbable, cela signifiait que les hébreux se considéraient comme les seuls dignes de prétendre au titre d’homme. Rassuré, Sébastien se dit qu’au-delà de cette cascade de chiffres, la seule chose réellement importante à retenir était le fait que, comme il l’avait affirmé, la Genèse n’était qu’un recueil de légendes orales soigneusement manipulées par Moïse pour asseoir sa domination sur un peuple encore lui-même en pleine genèse et qu’il amenait par sa seule intelligence à sa pleine maturité cultuelle et culturelle. Fou de joie d’avoir enfin une preuve de ce qu’il avançait, Sébastien se leva d’un bond et se précipita dans le salon pour annoncer la bonne nouvelle à Maxime. Stupéfait, il s’immobilisa et se frotta les yeux pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue. Tranquillement assis autour d’un verre, Valérie, l’homme qui l’avait menacé, un prêtre et Maxime discutaient gaiement.
«- Tu devrais fermer la bouche et venir t’asseoir avec nous, vieux.
- Mais qu’est-ce que ça veut dire?
- C’est ma foi vrai que tu es tellement pris par ce manuscrit que tu ne remarques rien de ce qui se passe autour de toi… Répliqua Valérie, taquine. Sébastien, permets-moi de te présenter mon oncle. Ajouta-t-elle en désignant le prêtre qui le salua d’un léger signe de tête. Sébastien, sans vraiment encore savoir pourquoi, se sentait terriblement ridicule.
- Quant à moi, intervint Maxime, je te présente mon directeur artistique. L’homme se tourna vers lui et lui offrit un sourire radieux tout en lui tendant une main que Sébastien serra après une légère hésitation.
- Je suis désolé du vilain tour que nous vous avons joué mais je suis enchanté de ses conséquences.
- Je vois à peu près de quelle machination je suis victime, mais il y a encore quelques zones d’ombre que je n’arrive pas à dissiper. Leur dit-il en prenant face à eux.
- Il y a quelques temps de cela, un libanais, professeur de français, m’a contacté pour me parler d’un manuscrit qu’il était en train de rédiger, il m’en a expliqué la teneur et j’ai accepté de le publier sous réserve qu’il manie parfaitement la langue de Molière. Je ne savais pas que tu étais toi-même au Liban et c’est là que le hasard a réellement bien fait les choses. Il m’a rappelé pour me dire qu’il se sentait menacé et que la situation se dégradait sérieusement et qu’il craignait non seulement que son livre encore inachevé mais aussi lui-même ne disparaissent dans la guerre qui, à son avis, ne manquerait pas d’éclater. Il m’a téléphoné une dernière fois pour me dire qu’il craignait trop pour sa vie et son œuvre pour prendre le risque de le terminer lui-même. Le service postal étant fortement perturbé, il m’informait qu’un hôtel non loin de chez lui abritait des journalistes parmi lesquels il ne doutait pas de trouver un français à qui il demanderait de me remettre son manuscrit.
- C’est donc en venant nous voir qu’il a été tué et c’est ainsi que j’ai trouvé le manuscrit qui me serait de toute façon échu puisque j’étais le seul français sur place.
- D’après ce que tu m’as dit, reprit Maxime, quelqu’un l’aurait volontairement assassiné Cependant, je crois que tu t’es un peu laissé aller quand tu y as vu un lien de cause à effet. Nous ne savons rien de la vie de cet homme, et s’il se savait menacé, c’est peut-être tout simplement parce qu’il avait quelque chose à se reprocher.
- C’est possible…
- Il se trouve, mon fils, que vous êtes ensuite allé, en toute innocence, vous épancher dans la mauvaise oreille, et pourtant, je vous jure sur ma vie que jamais je n’ai trahi le secret de la confession. Vos propos m’ont terriblement troublé et je m’en suis ouvert à Valérie qui n’a pas mis longtemps à vous identifier, vous et le manuscrit perdu. Elle s’en est expliquée auprès de Maxime et il se fera, je pense, un honneur de poursuivre ce récit. Maxime lui adressa un sourire d’excuse et poursuivit.
- Dès que cet homme m’a expliqué la teneur de son projet, j’ai su que nous avions mis la main sur quelque chose d’exceptionnel et je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’il m’ait file entre les doigts. Quand j’ai su qu’il était finalement en ta possession, j’ai décidé que coûte que coûte, je ne laisserai pas passer cette seconde chance. Nous nous connaissons depuis trop longtemps pour que je n’ai pas remarqué que tu avais écrit tes meilleurs articles en période de crise. J’ai donc pris l’initiative de créer de toute pièce une situation de stress. J’ai envoyé Bruno discuter avec le père Richard et c’est à ce moment-là que tu es entré dans l’église. Bruno était dans la confidence et il a essayé, avec succès, de t’effrayer.
- Le saccage de mon appartement et le vol du cahier, c’est toi qui a orchestré tout ça? Maxime, faussement contrit, acquiesça.
- Oui. Il fallait que je puisse avoir un œil sur toi en permanence. En outre, si la base de la réflexion du libanais me semblait bonne, son développement aboutissait à un résultat bien plus hasardeux dans lequel il affirme que les hommes n’ont aucune raison de se détester puisque toutes les religions ont pour tronc commun la sagesse des atlantes. Je ne voulais sous aucun prétexte que tu sois influencé par ce délire mystico historique et il a bien fallu que je me résolve à te séparer de ce guide dangereux.
- Mais comment as-tu pu prévoir que j’allais te demander de m’aider?
- Je me souviens parfaitement de chacune de nos discussions tardives lors desquelles nous refaisions le monde alors que Maxime s’endormait d’ennui. Je me doutais que tu voudrais faire quelque chose, si improbable que soit son issue, pour rétablir la paix au proche orient et je savais que Maxime était ton meilleur ami. Vers qui d’autre que lui aurais-tu pu te tourner? Lui expliqua malicieusement Valérie.
- Et la secrétaire?
- Ce n’était qu’une blague, je n’ai jamais eu d’autre secrétaire que Valérie, Séb.
- Pourquoi tout me révéler maintenant?
- Parce que j’ai eu le temps de lire soigneusement ce que tu as écrit et que non seulement j’en suis pleinement satisfait, mais je suis intimement convaincu que tu es désormais bien trop obsédé par ce travail et grisé par tes découvertes pour t’arrêter en si bon chemin.
- En outre, le temps du travail d’équipe est venu. Ce livre doit être parfait et nous allons mettre en œuvre tous les moyens à notre disposition pour que ce soit le cas. Lui annonça fermement Valérie. Je serai ta documentaliste, Damien, ton correcteur…
- Et vous, mon père? L’interrogea-t-il, sincèrement étonné par sa présence.
- En l’occurrence, je serai l’avocat du Diable, enfin, de Dieu, pour être exact.
- Mais je n’ai jamais nié l’existence de Dieu, mon père. Je vous l’ai déjà dit à plusieurs reprises: c’est des hommes dont je me méfie.
- Moi aussi, mon fils, c’est pourquoi j’ai pris un engagement lorsque j’ai décidé de participer à vos travaux: si vous parvenez à me convaincre sans qu’aucun doute ne subsiste, je quitte l’habit. Servir Dieu et aider les hommes est une noble cause, mais participer de quelque manière que ce soit à l’asservissement de l’humanité au profit exclusif de quelques uns me répugne.
- J’admire votre fair play, mon père.
- Ne vous y fiez pas, mon fils, je fais le serment de vous mener la vie dure.
- Je crains que vous ne puissiez rien contre la réalité des chiffres…
- Expliquez-moi un peu ça…»

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