Sébastien, perplexe, reposa le cahier...

Publié le par Sandrine

Sébastien, perplexe, reposa le cahier sur le canapé de cuir brun. Il se sentait moulu. Il sortit sur la terrasse pour se dégourdir les jambes. Il contempla quelques minutes, les mains fermement appuyées sur la rambarde de fer forgé, la rade de Toulon.
Il se passa une main sur le visage comme si ce simple geste avait le pouvoir de dissiper sa lassitude. Il sentit la barbe blonde sur ses joues et prit soudain conscience de l’image désastreuse qu’il devait offrir. Ses yeux bleus rougis par le manque de sommeil, sa bouche durcie par la contrariété, ses joues creusées par son aventure libanaise, il devait tout bonnement avoir une tête à faire peur et s‘étonna de n‘avoir pas perçu de mouvement de recul chez ceux qui avaient eu l‘occasion de le croiser. Il en sourit. Pour la première fois depuis longtemps, il avait trouvé la force de sourire. Il soupira d’aise et rentra dans l’appartement. Plus calme, il tenta d’analyser objectivement ce qu’il avait appris. Soit, Moïse était un manipulateur assoiffé de pouvoir. Et alors? Il y avait eu de nombreux prophètes pour propager le message divin qui régissait la vie religieuse et politique de l’humanité depuis des millénaires. Pris d’un doute, il se rendit à la bibliothèque et en sortit le premier volume de l’encyclopédie. Ebahi, il lut l’article consacré à Abraham, le premier prophète des religions monothéistes. Cet homme avait quitté sa famille pour aller tenter sa chance loin des siens et en cela il ressemblait à son descendant, prouvant que bon sang ne saurait mentir, même à travers les âges. Il était âgé et sans enfant quand il se rendit compte que toute la fortune qu’il avait amassée et que le pouvoir dont il jouissait allaient être perdus puisqu’il se trouvait sans descendance au soir de sa vie. Comme il en avait le droit à l’époque, il prit sa servante pour concubine et en eut un fils. Sarah, sa femme légitime, se sentit aussitôt menacée par Agar et la chassa sans ménagements, ni pour sa rivale, ni pour l‘enfant. Peu de temps après, Sarah se trouva miraculeusement enceinte et lui donna Isaac, fondateur d’Israël tandis qu’Ismaël, le fils d’Agar, est reconnu comme le père de l’Islam. Pourquoi Abraham aurait-il eu intérêt à mentir aux siens? Se demanda-t-il. Il avait déjà le pouvoir et l’argent… Oui, mais il était vieux et Sarah et son fils allaient se retrouver seuls et sans défense face à la convoitise de ceux qui les côtoyaient et notamment d’Agar qui ne manquerait pas de revendiquer la part d’héritage d’Ismaël dès qu’il serait passé de vie à trépas. Hélas, le mobile était plausible. Et comment? Comment Sarah et lui auraient-ils bien pu s’y prendre? Sébastien réfléchit intensément quelques minutes avant que la solution ne s’impose à lui, tellement simple qu’il n’osait y croire. Malgré son âge, que la Bible dit avancé, Sarah n’était qu’en pré ménopause. Elle n’avait pas eu ses règles depuis quelques mois et s’était crue réellement ménopausée quand elle se rendit compte de son erreur: elle était enceinte! Les autres femmes connaissaient l’état de Sarah et quand elle avait crié au miracle, elles l’avaient crue sur parole. Tout ceci n’était qu’une vulgaire histoire d’héritage…Les raisons qui divisaient le monde depuis des millénaires et poussaient les hommes à s’entretuer sans relâche ne reposaient que sur un litige de succession! Sébastien, brusquement, prit pleinement conscience du profond dégoût que cette découverte lui inspirait et se dit que s’il y avait bien un dieu, il ne pouvait être qu’écoeuré de voir son nom mêlé à pareille manipulation. Pourtant, quelque chose le perturbait qu’il n’arrivait pas à s’expliquer: les prédictions. Comment, par exemple, Abraham aurait-il pu prévoir que ses descendants seraient obligés d’émigrer en terre étrangère, y seraient traités en esclaves et ne pourraient se défaire de ce joug que quatre cent ans plus tard, s’il se souvenait bien de ses laborieuses leçons de catéchisme? Il ferma les yeux pour se concentrer sur le problème qu’il venait de se poser. Il les rouvrit quelques minutes plus tard avec un petit sourire victorieux. Déjà, il avait oublié un élément important concernant la datation des évènements bibliques et il lui faudrait éviter cet écueil lorsqu’il voudrait établir un lien entre les dates bibliques et scientifiques. A l’époque, le calendrier était différent. Une année moderne comptait trois cent soixante cinq jours. A l’époque d’Abraham, c’était le rythme lunaire qui prévalait, émanant soi-disant d’une révélation divine judicieuse permettant aux hébreux de se distinguer jusque dans les moindres détails des peuples environnants, et une année lunaire, dans ce cas, équivalait à deux cent quatre vingt jours. Abraham avait donc fait une prédiction devant se réaliser quelque chose comme trois cent six ans plus tard, soit plus de dix générations après lui. Il avait joué avec les probabilités, tout simplement. Combien de chances y avait-il pour que les Hébreux soient vaincus et réduits en esclavage durant ces trois cent ans alors que les guerres se succédaient à un rythme effréné dans la région? Il remarqua en outre que jamais, il n’avait nommé explicitement une nation plus qu’une autre. Il avait pris un pari sur l’avenir et il avait gagné. Diable d’homme! Il avait eu une sacrée veine! Non, se reprit-il. Cet homme n’aimait pas les risques inconsidérés. Il avait soigneusement tout calculé. Il savait que les hébreux avaient un taux de fécondité très largement supérieur à tous les peuples environnants et que leur oppresseur serait contraint de se séparer d’eux au bout de dix générations au plus tard parce qu’ils représenteraient alors une sérieuse menace pour l’équilibre du pays. C’était un fin stratège.

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