Séréna faisait les cent pas dans la grande bibliothèque...

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Séréna faisait les cent pas dans la grande bibliothèque aux murs entièrement tapissés de livres de toutes sortes amassés par tous ceux qui l’avaient précédée en ces lieux. Elle avait toujours bénéficié de la volonté inflexible de ses ancêtres et c’est grâce à elle qua la splendide propriété bretonne avait retrouvé son lustre d’antan.
Aristocrates irlandais, ils s’étaient établis en France deux siècles avant la révolution française puis avaient été exilés en Nouvelle Calédonie à cause de leurs convictions politiques pendant la commune. Son aïeul avait été administrateur du bagne et avait tenté de préserver cette propriété lointaine. Il avait bâti là-bas un empire grâce à l’exploitation des mines de nickel et avait tout vendu sans l’ombre d’un regret pour s’installer en Algérie et se rapprocher de cette France si capricieuse quand la colonisation avait commencé. Il était mort sur cette terre sauvage et magnifique sans avoir jamais remis le pied sur le sol français. Son fils avait poursuivi ce long périple vers les origines. Jouissant d’un instinct développé, il s’était avantageusement défait de tous leurs biens algériens bien avant ce que d’aucuns appelaient pudiquement les évènements et avait enfin repris possession du domaine familial. Il avait commencé à le remettre en état et c’était Séréna qui avait mené le projet à son terme. Deux coups discrets frappés à la porte tirèrent la vieille dame de sa rêverie. Un homme épais, d’une banalité, d’un commun déconcertants, pénétra dans la pièce. Son aspect même avait rassuré Séréna: il était parfaitement adapté à sa fonction. Sa poignée de main était franche et énergique et elle lui avait aussitôt accordé sa confiance. Elle était heureuse de le revoir.
«- Asseyez-vous, je vous en prie, monsieur Morin.
-Je crois que j’ai de bonnes nouvelles pour vous. Commença-t-il sans attendre.
-Parlez. L’avez-vous retrouvée?
-Oui. Elle attend dans la voiture. Ca a été assez surprenant, mais nous avons eu une chance insolente. Quatre vingt pour cent de ce type d’affaire n’aboutit jamais.
-Expliquez-moi un peu tout ça.
-Non. C’est à elle de vous l’expliquer. Elle attend. Elle est un peu étrange…
-Appelez-la.» Le détective haussa les épaules et se dirigea vers la sortie. Séréna ne savait à quoi s’attendre. Ses sentiments étaient pour le moins partagés envers cette femme qui risquait d’évincer le souvenir d’ Hélène dans le cœur de Yannis. Elle ne savait pourquoi mais son instinct lui hurlait de se préparer au combat. Elle se surprit à prier que Yannis ne croise pas prématurément cette femme. Quelques coups secs à la porte la firent sursauter. Elle était là. Sagement, le détective avait décidé de ne pas assister à cette entrevue. «Entrez!» Une femme d’une quarantaines d’années, noire de jais, de taille moyenne, élancée, élégante dans son tailleur mauve, les cheveux disciplinés en un lourd chignon reposant sur sa nuque gracile, savamment maquillée, s’avança vers elle avec assurance.
«- Je suis ravie de vous rencontrer enfin, Séréna.
-Monsieur Morin a la langue trop bien pendue! S’irrita la vieille dame.
-Monsieur Morin n’a rien à se reprocher, il ne m’a rien dit. Séréna leva un sourcil dubitatif.
-Expliquez-vous.
-Vous ne me croiriez pas et je n’ai pas l’habitude de mentir.
-Comment monsieur Morin a-t-il fait pour vous retrouver si rapidement?
-C’est moi qui l’ai trouvé.
-Bien. Que voulez-vous?
-Il faut que je parle à mon fils.
-Vingt cinq ans après l’avoir abandonné? Je crains qu’il ne soit pas disposé à vous écouter.
-Il le faudra pourtant. Je n’ai pas à me justifier de ce que j’ai fait, Séréna.
-Croyez-vous vraiment que je vais vous autoriser à le voir sans m’être assurée que vous ne lui nuirez pas… Comment vous appelez-vous, déjà? La femme sourit avant de lui répondre.
-Sonia. Je m’appelle Sonia. Et je me passerai de votre autorisation.
-Je vois que votre comportement justifie mes craintes à votre endroit. Je ne sais si vous êtes sur la défensive ou si c’est de la prétention, mais dans l’état actuel des choses, il n’est pas souhaitable d’organiser une rencontre. Tant que je n’en saurai pas plus à votre sujet, je m’y opposerai fermement.
-Et bien, soit. Que voulez-vous savoir?
-Pourquoi l’avoir abandonné sitôt né, par exemple…
-Pour le protéger. Autre chose?
-Quelle est la signification exacte du texte que vous lui avez légué?
-Vous avez déjà votre petite idée sur la question et elle n’est pas très éloignée de la vérité.
-Quoi d’autre?
-Pourquoi réapparaître aujourd’hui?
-Parce que vous me cherchiez et que c’est le bon moment. La vieille dame sourit et nia de la tête.
-C’est un peu vague comme explications, vous ne trouvez pas?
-J’ai peu de temps devant moi et c’est très largement insuffisant pour vous donner les réponses que vous êtes en droit d’attendre, j’en suis désolée. Vous allez devoir me faire confiance.
-Non. L’enjeu est trop important à mes yeux. Yannis est trop perturbé pour que vous fassiez irruption dans sa vie de la sorte. Vous perdez plus de temps à résister qu’ à tout me raconter.
-On ne résume pas des vies entières en cinq minutes. Au risque de me répéter, il faut impérativement que je parle à mon fils.
-Pourquoi cette urgence?
-Parce qu’il est en danger et que je dois l’en prémunir.
-Quel sorte de danger?
-Quelqu’un cherche à le tuer. Croyez-vous que l’accident dont votre fille et son époux ont été victimes soit le fruit du hasard?
-Comment savez-vous qu’ils sont morts dans ces circonstances?
-De la même manière que je sais que Yannis devait se trouver avec eux à ce moment-là et qu’un mystérieux coup de téléphone l’a retenu ici.
-Qui me prouve que ce n’est pas vous qui cherchez à le tuer. Sonia éclata de rire.
-Vous ne croyez pas sérieusement à ce que vous dites. Vous êtes une femme intelligente, Séréna. Vous savez pertinemment que j’ai toujours gardé un œil attentif sur mon fils, vous m’avez d’ailleurs surprise en plusieurs occasions. Vous savez également que malgré votre étroite surveillance, j’aurais pu le faire passer de vie à trépas des dizaines de fois si j’en avais eu envie. Ne soyez pas obtue, ce n’est pas dans votre nature. Pourquoi nous opposer au lieu d’unir nos efforts, puisque nous aspirons toutes deux à un même objectif?
-Dans la mesure où vous avez réussi à sauver Yannis, pourquoi n’avez-vous rien tenté pour ses parents? Sonia sourit pensivement quelques instants avant de répondre.
-J’ai bien conscience que nous parlons de votre fille, mais ils étaient condamnés de longue date. Que vous me croyiez ou non, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour retarder cette échéance, mais je n’ai rien pu faire de plus. Vos reproches sont injustifiés.
-Je n’en suis pas si sûre… Je ne suis plus sûre de rien. Et vous ne me facilitez pas la tâcheen vous ingéniant à ne répondre à aucune de mes questions. Je vais sortir cinq minutes. J’ai besoin de réfléchir calmement. Quand je reviendrai, je vous donnerai une réponse.
-Faites. Mais vous direz oui, par amour pour Yannis.
-Votre impertinence est on ne peut plus désagréable, Sonia.
-Ce n’est pas un manque de respect, j’ai beaucoup d’estime pour vous, quoi que vous en pensiez. En d’autres circonstances, nous aurions appris à nous connaître et nous serions devenues amies au lieu de nous dresser inutilement l’une contre l’autre. Séréna soupira ostensiblement et la fixa.
-C’est d’accord. Je vais faire appeler Yannis. Mais je resterai présente lors de votre rencontre.
-Je n’y vois aucun inconvénient.
-Entendons-nous bien: si vous nuisez de quelque façon que ce soit à mon petit fils, je vous détruirai.
-Les menaces sont inutiles entre nous. Je vous l’ai dit: je ne cherche qu’à préserver mon fils. Je vais être franche avec vous, il va souffrir, je n’ai pas d’autre choix que de lui imposer certaines épreuves, mais qu’est-ce qu’un peu de douleur quand sa vie même est menacée?
-Quoi qu’il advienne, je serai présente à ses côtés. S’entêta Séréna. Sonia approuva de la tête.
-C’est votre choix et c’est une bonne chose: il aura besoin de votre soutien. A vrai dire, je m’inquiète autant pour vous que pour lui. Des deux, c’est vous que je crains de voir s’écrouler en chemin.
-Ne vous laissez pas impressionner par mon âge, je suis bien moins faible que vous ne l’imaginez.
-Votre âge n’a rien à voir là dedans. C’est pour votre esprit que je me fais du souci.
-Accepterez-vous de voir toutes vos certitudes s’effondrer une à une?
-De quoi parlez-vous? Sonia lui sourit chaleureusement.
-Parfait, Séréna. La première épreuve sera pour vous.» Sonia posa ses mains sur le bureau en poirier et ferma les yeux. Il ne se passa rien pendant quelques minutes et Séréna eut la tentation de la jeter dehors. Elle sentit soudain quelque chose d’humide sourdre et enfler sous ses paumes. Elle leva sa main droite et la découvrit engluée de résine. Elle posa un regard incrédule sur Sonia dont le visage se contractait sous la concentration. Un craquement sourd emplis l’atmosphère de silence pesant qui s’était abattue dans la bibliothèque. Séréna reporta son attention sur le bureau et écarquilla les yeux de surprise. Le bois se fendillait doucement par endroits. Des fissures, de fines tiges vertes commençaient à poindre. Peu à peu, elles s’élancèrent, s’épaissirent, élargirent les fentes jusqu’à menacer l’intégrité du meuble centenaire. Les tiges devinrent branches, se couvrirent de bourgeons qui éclatèrent successivement, donnant naissance à de nouvelles branches qui elles même se couvrirent de bourgeons gorgés de sève qui gonflèrent et explosèrent, cédant tantôt la place à de superbes feuilles, tantôt à de splendides fleurs blanches qui progressivement se muèrent en minuscules fruits pâles et oblongs qui devinrent rapidement de magnifiques poires. Séréna ne parvenait pas à s’assurer de la réalité du phénomène. Sonia avait rouvert les yeux et observait la vieille dame avec un sourire amusé. Séréna approcha timidement sa main d’un fruit et le caressa pensivement. Elle l’entoura de ses longs doigts et le cueillit. Elle le porta à ses narines et le huma brièvement avant de le porter à sa bouche et de le croquer à pleines dents. Quelques gouttes de jus s’écoulèrent aux commissures des ses lèvres tandis qu’elle le dégustait, visiblement ravie de l’expérience.

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