Tous deux traversèrent le campement...

Publié le par Sandrine

Tous deux traversèrent le campement sans que Moïse, marchant avec sa prestance naturelle malgré ses forces déclinantes ne s’abaisse à appeler à l’aide alors que pesait sur ses épaules le regard incrédule d’Eléazar. Il buta sur une pierre au pied du mont Nebo et ne dut d’éviter la chute qu’à la main secourable que lui tendit Josué.
La pitié qu’il lut dans son regard révulsa Moïse qui le repoussa dès qu’il eut retrouvé son équilibre. L’ascension fut un enfer pour le vieil homme. Josué ralentissait parfois le pas pour permettre à Moïse, blême et haletant, de reprendre son souffle. A chaque inspiration, un long râle s’échappait de sa poitrine rongée par les vapeurs de soufre qu’il avait inhalées malgré une prudence qui se révélait dérisoire et Josué espérait qu’il arriverait vivant pour contempler la vue de ce pays à la porte de laquelle se brisait son rêve démesuré. Sans prêter attention à sa farouche désapprobation, Josué prit son bras et l’aida à franchir les derniers mètres.
«- Regarde, Moïse, regarde ce pays que tu nous offres.
- Personne ne le croira jamais…
- Quoi donc?
- Que j’ai tant lutté pour mourir avant d’entrer dans le pays qui m’était promis, que j’ai écarté mon fils de la terre qui lui est due que j’ai nommé à sa place un homme étranger à la tribu de Lévi…
- Ils le croiront. Affirma-t-il doucement.
- Par quel miracle? Le défia Moïse.
- Parce que tu le leur as expliqué dans les textes que tu leur lègues. Répliqua-t-il avec un sourire cynique. «Yahvé dit alors à Moïse et à Aaron: « Puisque vous ne m’avez pas cru capable de me sanctifier aux yeux des israélites vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne.» Ce sont là les eaux de Mériba, où les israélites s’en prirent à Yahvé et où il manifesta par elles sa sainteté.» Ca te ressemble assez, n’est-ce pas? Tu vois bien, à présent, que je suis beaucoup plus prévoyant que tu ne le crois et que j’ai su mettre à profit tout ce temps durant lequel tu m’as cloîtré dans la tente du Rendez-vous avec tes précieux écrits! Tu vois bien, que je suis digne de te succéder… Ecoute le paragraphe concernant ta fin, je pense que ça devrait te plaire: «Alors, partant des steppes de Moab, Moïse gravit le mont Nébo, sommet du Pisga en face de Jéricho, et Yahvé lui fit voir tout le pays: le Galaad jusqu’à Dan, tout le Nephtali, le pays d’Ephraïm et de Manassé, tout le pays de Juda jusqu’à la mer occidentale, le Negeb, le district de la vallée de Jéricho, ville de palmiers jusqu’à Coar. Yahvé lui dit: « Voici le pays que j’ai promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob en ces termes: je le donnerai à ta postérité. Je te l’ai fait voir de tes yeux, mais tu n’y passeras pas. » C’est là que mourut Moïse, serviteur de Yahvé, en terre de Moab, selon l’ordre de Yahvé, il l’enterra dans la vallée, au pays de Moab, vis-à-vis de Bet Péor. Jusqu’à ce jour, nul n’a connu son tombeau. Moïse avait cent vingt ans quand il mourut, son œil n’était pas éteint ni sa vigueur épuisée. Les israélites pleurèrent trente jours dans les steppes de Moab. Les jours de pleurs pour le deuil de Moïse s’achevèrent. Josué, fils de Nûn, était rempli de l’esprit de sagesse, car Moïse lui avait imposé les mains. C’est à lui qu’obéirent les israélites agissant selon l’ordre que Yahvé avait donné à Moïse. Il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse, lui que Yahvé connaissait face à face. Que de signes et de prodiges Yahvé lui fit accomplir au pays d’Egypte, contre Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays! Quelle main puissante et quelle grande terreur Moïse avait mises en œuvre aux yeux de tout Israël!» Qu’en dis-tu?
- Un jour, quelqu’un démasquera ton usurpation!
- Tu ne devrais pas le souhaiter parce qu’il découvrirait du même coup ton imposture. Tu vois, Moïse, tu as eu beau tenter de restreindre mes pouvoirs tout à l’heure en soumettant mes décisions à l’approbation du prêtre par le rite de l’Urim, tu as pourtant encore sous-estimé mon intelligence. Je n’aurais qu’à affirmer, tout comme toi, qu’il m’a parlé en rêve pour éviter cet écueil. Tu n’es plus ce que tu étais, maître. Josué, tout en parlant, avait conduit Moïse à se poster au bord de la falaise. Il s’avança vers lui, bras en avant et paumes ouvertes.
- Que fais-tu?
- Yahvé l’enterra dans la vallée mais jusqu’à ce jour, nul n’a connu son tombeau.» Récita-t-il en le précipitant dans le vide. Il observa la chute de celui qu’il haïssait et vit avec plaisir son corps heurter et se disloquer sur les excroissances rocheuses.

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