Tous quatre attendaient dans le couloir que...

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Tous quatre attendaient dans le couloir que le produit concocté par Julien fasse son effet. Il avait délibérément menti à l’infirmière, lui disant qu’il s’agissait d’un inoffensif antibiotique, pour qu’elle ne porte pas la culpabilité d’un acte dont elle n’avait aucune responsabilité. Julien jeta un œil à sa montre, et, l’air morne, donna à Sonia le signal d’entrer.
Elle respira profondément et poussa la porte. Sarah semblait hagarde et Sonia remarqua aussitôt ses pupilles dilatées.
«- J’espère que tu te sens mieux. Commença-t-elle, hésitante.
-J’ai mal et ta vue m’indispose. Sonia se contracta comme si elle avait reçu un coup de poing au creux de l’estomac.
-Comment es-tu arrivée ici?
-Une espèce de téléportation, je suppose.
-Comment est-ce, chez eux?
-Comme ici. Même végétation, même faune, même climat que sur terre.
-Combien sont-ils?
-Peu. Ils ne se reproduisent pas puisqu’ils sont presque immortels.
-Pourquoi presque?
-Ils ont découvert le gène qui est responsable de la dégénérescence des cellules et par conséquent de la vieillesse et de la mort. Ils l’ont tout simplement supprimé de leur A D N.
-Comment se fait-il alors que Virgile soit mort?
-Ils contrôlent ce qui touche au biologique, pas ce qui a trait au mécanique.
-Que cherchaient-ils en t’enlevant?
-A déterminer quel était notre stade d’évolution et évaluer le danger que nous représentons. La concurrence des espèces… Ils sont morts de peur, tu sais.
-Ont-ils parlé d’une quelconque intervention?
-Non. Ils ne parlaient pas de ça devant nous. Ils nous méprisaient mais restaient prudents.
-As-tu entendu parler d’une certaine Lilith?
-Oui. Ils l’appelaient la rebelle et ne semblaient pas lui vouloir du bien.
-Est-elle sur leur planète?
-Je ne pense pas. Ils la cherchent encore…
-As-tu appris autre chose à leur sujet? Ont-ils des ennemis?
-Si on exclut Lilith, je ne pense pas.
-Pourquoi ont-ils essentiellement des noms de divinités?
-Parce qu’ils sont ces mêmes divinités.
-Pourquoi? Si je peux comprendre qu’ils ont entrepris une expérience visant à mieux appréhender leurs origines, j’ai du mal à saisir qu’ils n’aient pas préféré la discrétion qui leur aurait ménagé une certaine objectivité…
-La modestie n’est pas leur propre! Et puis, ils s’ennuient…
-Pardon?
-Avoir l’éternité devant soi et aucun projet, c’est désespérant. Ils jouent avec nous. La terre est un immense échiquier et nous ne sommes que des pions.
-Dans ce cas, pourquoi envisagent-ils l’éradication de l’humanité?
-Pas totale, Sonia. Pas totale… Noé ne t’a-t-il rien appris?
-J’ai du mal à te suivre.
-Non. Tu ne veux pas comprendre, ça n’a rien à voir. Ils vont sélectionner leurs champions et reconstituer leurs troupes. Il faut les comprendre, ajouta-t-elle avec ironie, ça n’a rien de palpitant de rester sur la touche pendant des siècles… Odin, Zeus, Intil, Ra et les autres commencent à ruer dans les brancards. Ils estiment qu’il est plus que temps de redistribuer les cartes et d’entamer une nouvelle partie. C’est aussi simple que ça.
-Tu disais qu’ils croyaient en Dieu?
-Oui. Ils estiment qu’il est statistiquement presque impossible que le hasard soit responsable de la création de l’homme, et par deux fois qui plus est. Ils pensent qu’il y a à peu près autant de chances pour cela que de jeter les lettres de l’alphabet au hasard et d’obtenir un dictionnaire. C’est à peu près le même raisonnement oiseux que le notre. Curieux, non?» Soudainement, Sarah blanchit et ses yeux se révulsèrent. Elle froissa le drap entre ses doigts crispés et articula difficilement: «Ils font de l’élevage d’homme comme on le fait de chevaux de course ! Il faut s’en libérer ou ça ne s’arrêtera jamais ! Ils ont l’éternité devant eux pour rejouer la partie alors qu’on nous aura totalement oubliés dans trois générations. Il faut que nous nous donnions les moyens de les prendre à leur propre jeu. » Son teint devint terreux, sa respiration plus profonde et faible, l’électrocardiogramme perdait en relief et devint finalement totalement plat. C’en était fini de Sarah. Sonia ferma ses paupières, rabattit le drap sur son visage et sortit.
«- Nous n’avons pas de temps pour les remords. Les états d’âme attendront. Laissa froidement tomber Séréna.
-Je crains qu’aucun d’entre nous n’ait envie de dormir cette nuit. Nous ferions mieux de jeter un œil sur le travail de ce brave monsieur Lévy. Dit Julien.
-Non. Répliqua Sonia. Sa traduction n’est pas encore terminée. Il serait stupide de nous perdre en de vaines conjectures sur des informations incomplètes. Nous avons besoin de récupérer. Nous avons pris une décision difficile dont il nous faudra assumer les conséquences. A chacun d’entre nous d’affronter ses démons comme il le pourra. Il est inutile de fuir. »

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