Valérie reposa le manuscrit...

Publié le par Sandrine

Valérie reposa le manuscrit à côté de sa tasse de café et s’accorda quelques instants de réflexion avant de se tourner vers Sébastien.
«- Je t’avoue que deux ou trois choses me chiffonnent… Commença-t-elle.
- Vas-y, je t’écoute. Lui répondit-il en s’installant plus confortablement dans le canapé.
- Pourquoi Jésus s’est-il attiré les foudres des autres courants juifs puisqu’il était visiblement habituel que des mouvements de pensées différentes s’élèvent ça et là?
- Pour plusieurs raisons. D’abord, il convient de rappeler que deux sectes dominaient la vie spirituelle à Jérusalem en ce temps-là. Il y avait les pharisiens. Leur nom signifie littéralement séparés, séparatistes. Les écrits de l’historien Josèphe indiquent qu’à peu près à la deuxième moitié du deuxième moitié du deuxième siècle avant notre ère, les pharisiens formaient déjà un groupe influent. Josèphe écrit à leur sujet: " Ces hommes ont une telle influence sur le peuple, que même s’ils parlent contre le roi ou le grand prêtre, ils trouvent aussitôt créance.» Josèphe nous fournit également des détails sur les croyances des pharisiens: «Ils croient à l’immortalité de l’âme et à des récompenses et des peines décernées sous terre à ceux qui, pendant leur vie, ont pratiqué la vertu ou le vice, ces derniers étant voués à une prison éternelle pendant que les premiers ont la faculté de ressusciter. Ils pensent que toute âme est impérissable, que celles des bons seules passent dans un autre corps, que celles des mauvais subissent un châtiment éternel.» A propos de leur conception du destin ou de la providence, Josèphe écrit: «Ils rattachent tout au destin et à Dieu. Ils pensent que la faculté du bien ou du mal dépend pour la plus grande part de l’homme lui-même, mais qu’il faut que le destin coopère pour chaque acte particulier.» Les écritures grecques chrétiennes révèlent que les pharisiens jeûnaient deux fois par semaine, payaient scrupuleusement la dîme et portaient des boîtes renfermant des passages des écritures qu’ils portaient comme moyen de protection et agrandissaient les franges de leurs vêtements. Il convient de rappeler que l’apôtre Paul était pharisien. En ce qui concerne les sadducéens, c’était la principale secte concurrente des pharisiens. Ils étaient associés à la prêtrise mais ne croyaient ni à la résurrection, ni aux anges. On ignore exactement quand les sadducéens firent leur apparition en tant que secte religieuse. Là encore, l’histoire les cite pour la première fois par leur nom dans les écrits de Josèphe qui indique qu’ils s’opposèrent aux pharisiens dans la moitié du deuxième siècle avant notre ère. Ce brave Josèphe nous donne à nouveau des informations sur leurs enseignements. Ils niaient les interventions du destin et affirmaient que l’homme portait par ses actes l’entière responsabilité de ce qui lui arrivait. Ils rejetaient de nombreuses traditions orales qu’observaient les pharisiens, ainsi que leur croyance en l’immortalité de l’âme et aux châtiments ou aux récompenses après la mort. Pour ce qui est des samaritains, depuis des temps reculés, leurs écritures ne comprenaient que les cinq premiers livres de la Bible, et encore, dans leur propre rencension, rédigés dans leurs propres caractères et appelés le pentateuque samaritain. Ils rejetaient le reste des écritures hébraïques, à l’exception peut-être du livre de Josué. Le pentateuque samaritain diffère du texte massotérique dans environ six mille cas. Quelques différences sont importantes, comme le contenu du deutrénome, ou Guérizim est substitué à Ebal, l’endroit où les lois de Moïse devaient être inscrites sur des pierres peintes à la chaux. Tous, cependant, avaient une bonne connaissance de ce que nous considérons comme l’ancien testament et n’ont pas manqué de remarquer que le discours de Jésus s’en éloignait dangereusement et souvent le contredisait carrément. C’est, je pense, ce manque de respect envers les écritures et les contradictions dans ses propres propos qui ont soulevé leurs protestations et une telle controverse à son sujet.
- Mais enfin, Jésus était pourtant intelligent et instruit, pourquoi se contredisait-il lui-même? S’étonna-t-elle.
- Tu as sans doute remarqué que nous n’avons jamais retrouvé d’écrits de sa main… Jésus, contrairement aux autres prophètes, enseignait uniquement de façon orale, sans avoir couché la masse de ses propos sur papier et sans pouvoir s’y référer avant chaque prédication, il était facile de s’enliser et il n’a pas pu éviter cet écueil. D’autant moins, d’ailleurs, que les autres mouvements religieux n’étaient pas décidés à lui faciliter la tâche.
- Mais quel est le rôle de Marie dans tout ça? Tu sous-entends sans cesse qu’elle est l’éminence grise de son fils…
- Oui. Premièrement, elle a manipulé son fils au travers de l’éducation que Joseph et elle lui ont donnée et c’est elle qui a instauré cette solidarité familiale sans laquelle Jésus n’aurait jamais été pris au sérieux. C’est au moment de la disparition de Jésus qu’elle va se révéler. N’oublie pas qu’elle est restée présente et active auprès des apôtres alors qu’elle aurait pu se contenter de pratiquer son culte chez elle, auprès de ses autres enfants qui d‘ailleurs se sont miraculeusement convertis après la disparition de leur frère.» Valérie lui sourit, toutes objections taries pour l’instant. Sébastien et elle continuèrent à bavarder, complices, attendant le retour de Maxime. Quand il entra, il paraissait soucieux et Sébastien esquissa un mouvement pour s’éclipser, pensant que le couple avait besoin de discuter seul à seul.
«- Non, le retint-il, cette conversation te concerne également, Sébastien. Docile, il se rassit et attendit que son ami leur expose ce qu‘il avait visiblement le plus grand mal à leur avouer.
- J’ai beaucoup réfléchi… Commença-t-il péniblement. As-tu toujours la lettre de Richard? Demanda-t-il à Valérie.
- Oui. Lui répondit-elle, surprise de ce qu‘il s‘intéresse subitement à ce document.
- Bien. Il ne faut surtout pas que tu l’envoies.
- Mais enfin, ce serait trahir Richard! Protesta-t-elle avec véhémence.
- Dans l’immédiat, ce serait surtout nous mettre en danger et je ne pense pas que ça faisait partie des projets de Richard. Répliqua-t-il, plus vivement qu’il ne l’aurait voulu. Valérie, choquée par la violence de ses propos, eut un léger mouvement de recul. Excuse-moi, Valérie, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu te souviens que ma voiture a refusé de démarrer ce matin et que j’ai pris la tienne pour aller au bureau…
- Oui, le garagiste est passé la prendre pour voir un peu ce qu’elle a.
- En effet, et bien je peux dire que j’ai eu une sacrée chance! Je suis passé au garage pour savoir ce qu’il en était. Au-delà de la panne d’allumage qui m’a sauvé la mise, le garagiste a découvert qu’on avait saboté mes freins. Valérie pâlit brutalement.
- Il faut que nous en parlions à la gendarmerie… Commença Sébastien. Maxime nia vigoureusement de la tête.
- Non, ils vont à nouveau te soupçonner. D’ailleurs, j’ai remarqué quelque chose qui ne me plaît pas. Damien a eu l’air surpris de me voir arriver alors qu‘il savait parfaitement que je devais venir puisque nous avions précisément prévu de travailler ensemble. Tous se turent quelques instants. Les paroles de Maxime faisaient leur chemin dans leurs cerveaux, soulevant une multitude d’hypothèses plus déplaisantes les unes que les autres.
- J’ai engagé quelqu’un pour avoir plus d’informations à son sujet. J’ai rendez-vous demain en fin d’après midi avec cette personne. D’ici là, il vaudrait mieux rester prudents. Ca n’a malheureusement rien d’une plaisanterie. Jamais je n’aurais cru que la réalité puisse dépasser la fiction et j’en viens à me demander avec un peu de superstition si Valérie et moi n’avons pas simplement anticipé les événements et n’avons pas au passage introduit le loup dans la bergerie. Séb, je ne veux pas te brusquer, mais j’avoue que je serais sincèrement soulagé d’en avoir fini avec ce livre.
- A vrai dire, moi aussi, je n’ai jamais été aussi mal à l’aise devant mon ordinateur, j‘ai parfois l‘impression d‘outrepasser la liberté d‘expression pour tomber dans le sensationnel le plus sordide et c‘est quelque chose dont je me méfie terriblement.
- Ne le bâcle pas, je refuse l’idée que nous ayons fait tant d’efforts et de sacrifices pour n’atteindre que la médiocrité.» L’avertit Valérie, redevenue maîtresse d’elle-même, tout en jetant discrètement un regard vers l‘escalier où Richard avait succombé. Un silence pesant s’immisça entre eux et malgré sa répugnance, Sébastien sortit pour se remettre au travail.

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