Vers quatre heures du matin...

Publié le par Sandrine

Vers quatre heures du matin, Léa se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre, le corps couvert de sueur et le souffle court. Un épouvantable cauchemar avait empoisonné ses rêves. Sachant qu’elle ne pourrait se rendormir immédiatement, elle rejeta le drap d’un geste brusque et se leva.
Elle se versait un verre d’eau fraîche dans la cuisine quand un bruit provenant du jardin attira son attention. Instinctivement, elle se retourna et vit une silhouette penchée sur ses lavandes. La forme se redressa et resta immobile quelques secondes avant de se réfugier dans l’obscurité aux frontières du jardin. Il l’avait vue ! Il savait qu’elle avait compris son petit manège. Sans savoir pourquoi, elle tendit la main pour éteindre la lumière et renversa le contenu glacé du verre qui se répandit sur ses jambes. Saisie par le froid, elle interrompit son geste et se reprit brusquement. Léa, contrairement à ce qu’elle avait prévu.
«- Léa, c’est Gérard. Je sais que vous êtes réveillée, tout comme je sais que vous m’avez vu. Vous possédez quelque chose qui m’appartient. Je vais sonner à votre porte dans cinq minutes pour que nous parlions calmement de tout ça. » Prise de panique, la jeune femme se recroquevilla, tremblante, sur le canapé, bien décidée à fuir son inquiétant voisin autant que possible. Comme il l’avait annoncé, Gérard appuya trois fois sur la sonnette et bien qu’il l’en eut avertie, la jeune femme dut se mordre la lèvre pour ne pas hurler de terreur.
«- Léa, soyez raisonnable, ouvrez la porte. Nous sommes entre gens civilisés. Si j’avais voulu vous nuire, il y a longtemps que ce serait fait. Léa, s’il vous plaît, ne faites pas l’enfant.» Il s’interrompit quelques instants pour lui donner l’occasion de se manifester et reprit. "- Léa, de grâce, ne m’obligez pas à vous harceler plus que nécessaire.» Il éclata d’un rire sonore qui claqua dans le silence nocturne comme un coup de tonnerre. «- Vous ne pourrez pas rester terrée ici éternellement. Qu’ importe, j’attendrai que vous sortiez, je suis un homme patient.» N’y tenant plus, elle composa le numéro de Lionel de ses doigts tremblants. Une voix ensommeillée lui répondit après quatre longues sonneries.
«- Allô?
-Lionel? Demanda-t-elle à mi-voix.
-Léa? Qu’est-ce qui t’arrive?
-J’ai des ennuis, Lionel. De graves ennuis.
-De quel ordre?
-Je ne peux pas t’en parler. Pas comme ça…
-Tu es en danger?
-Léa, je prends la voiture maintenant mais je ne pourrais pas être chez toi avant quatre
heures. Tu peux tenir jusque là?
-Je l’espère.
-Appelle-moi si la situation dégénère.
-Je tiendrai.» Elle raccrocha à contre cœur, ayant la sensation de se priver d’un rempart entre Gérard et elle. Quatre heures… Il lui fallait gagner du temps. Mais pour cela, il lui faudrait quitter l’abri de la maison et c’était un risque qu’elle n’était pas prête à courir le cœur léger. Elle prit une grande inspiration et se saisit du paquet qui reposait sur la table en s’interdisant de réfléchir aux conséquences de son acte. Elle ouvrit la porte vitrée avec mille précautions pour que la serrure ne claque pas. Elle eut la tentation de s’accorder quelques secondes avant d’affronter les ténèbres mais était consciente que cette pause, non contente d’être vaine, risquait de la paralyser irrémédiablement. Elle se fit violence pour franchir au pas de course la distance qui la séparait de la haie mitoyenne. De toutes ses forces, elle lança le paquet par-dessus les arbres et courut aussi vite qu’elle le put jusqu’à la porte entrouverte qu’elle referma précipitamment. Elle s’effondra plus qu’elle ne s’assit dans le canapé et alluma une cigarette pour tenter de dissiper la tension qui nouait ses muscles et sa gorge. Elle souffla une longue volute de fumée bleutée et prit son téléphone. Elle rédigea un court message qu’elle relut brièvement avant de l’envoyer à Gérard en fermant les yeux.
«- De quoi voulez-vous que nous parlions ? Pour moi, tout a été dit quand je vous ai surpris en flagrant délit dans mes lavandes.»
«- Allons, enfant capricieuse, si c’est là tout ce qui vous contrarie, je m’engage à vous en offrir une vingtaine dès demain.»
«- Laissez-moi tranquille. Vous avez ce que vous vouliez.» Etrangement, aucune réponse ne lui parvint. Subitement une ombre se répandit dans la véranda, monstrueusement difforme et Léa leva la tête. Gérard était debout derrière la baie vitrée, souriant. Pétrifiée, la jeune femme demeura immobile, souffle coupé. Elle ne s’était pas attendue à cette réaction de sa part. L’homme haussa les épaules et s’éloigna. Léa dut attendre quelques minutes avant de pouvoir respirer plus librement. Elle bondit hors du fauteuil et ferma les double rideaux à grosses fleurs pour ne plus voir ce qui se passait dehors. Son téléphone sonna et elle hésita avant de décrocher, l’estomac noué.
«- Léa, c’est Lionel. Tout va bien? Elle réprima un sanglot et assura sa voix avant de lui répondre.
-Je tiens le choc. J’ai réfléchi, Lionel. Fias demi-tour. Ne viens surtout pas.
-Attends un peu, qu’est-ce qui se passe?
-Je n’ai pas les idées très claires mais s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que tu ne
dois absolument pas venir.
-Pourquoi as-tu changé d’avis? Tu dois bien avoir une raison…
-J’ai un mauvais pressentiment. Je t’en prie, rentre chez toi.
-Non. Tu as besoin de moi. Je te connais, Léa, si tu m’as appelé au beau milieu de la nuit,
-Rentre chez toi. Répéta-t-elle dans un souffle.
-Calme-toi. Je vais trouver une solution. Personne ne saura que je suis là.
-Lionel… Le supplia-t-elle.
-Je sais ce que je fais.
-J’aimerais te croire mais je suis loin d’être convaincue.
-Sois patiente. Tout va s’arranger. »
Folle de rage de l’avoir entraîné dans une situation délicate, Léa donna un grand coup de
poing dans le dossier du canapé. Elle jeta un regard désespéré à la photo de son beau-frère qui se trouvait sur la cheminée, alignée avec celles de ceux qui lui étaient chers et dont elle avait été contrainte de s’éloigner. Une feuille au vert vif était accrochée au cadre argenté et s’agitait doucement. Intriguée, Léa s’en approcha. Cette feuille n’avait rien de végétal et était pourvue de six pattes filiformes, de deux longues antennes et de deux yeux globuleux qui l’observaient avec autant de curiosité qu’elle en éprouvait à son égard. Quelque chose chatouillait sa jambe nue et elle baissa les yeux. Un phasme grimpait lentement sur elle. Elle le fit tomber d’une pichenette et l’écrasa de sa pantoufle. C’est en se redressant qu’elle les vit. Dans l’âtre de la cheminée, des centaines d’insectes se pressaient, commençant à se sentir à l’étroit et menaçant d’envahir la maison. Léa eut un hoquet de surprise et fit un pas en arrière. Elle se cogna sur l’angle de la table basse et fit tomber le briquet qui était posé en équilibre sur le rebord du plateau de verre. Aussitôt, elle sut ce qu’elle avait à faire. Une dizaine de bûches, quelques pommes de pin et de vieux journaux étaient entreposés sous l’âtre. Malgré la chaleur, elle n’eut aucune hésitation. Elle froissa une feuille de papier imprimé qu’elle enflamma et
«- Ô, cruelle… Que t’ont donc fait ces fragiles insectes pour périr ainsi de ta main? Sortez, Léa. Je suis moins pervers que votre imagination ne vous le suggère. Je vous le répète: je ne souhaite que vous parler. Cessez ce caprice ridicule dont vous seule faites finalement les frais.» Elle sourit ironiquement et prit le parti de conserver le message. Peut-être pourrait-il s’avérer utile plus tard… Elle avait besoin d’un moment de calme pour réfléchir à ce qui se passait et comprendre pourquoi et comment elle avait pu se trouver enferrée dans ce jeu infernal. Elle alluma une cigarette et essaya de rassembler ses souvenirs. Elle devait avoir vu ou entendu quelque chose qui lui permettrait d'’ voir clair. Gérard en avait décidé autrement. Malgré les rideaux, Léa ne put ignorer la masse sombre qui longeait la baie vitrée. «- Léa…» L’appela-t-il. La jeune femme ferma les yeux pour se concentrer sur la tâche qu’elle venait de se fixer. « - Léa…» Reprit-il en chantonnant. Elle fronça les sourcils mais sa mémoire la
«- Léa… Chantonnait doucement Gérard. Savez-vous qui sont les délicieux invités qui se trouvent dans votre chambre? Ce sont des paons de jour, ainsi nommés à cause des yeux présents sur leurs ailes par analogie à ceux qui figurent sur la queue de l’oiseau du même nom. Et ces yeux, ma belle amie, en connaissez-vous l’origine ? Argus était un dieu aux yeux innombrables, chargé par Era de surveiller les agissements de son tumultueux époux. Exaspéré d’être ainsi épié, Zeus parvint à tuer le malheureux. Era,
«- Lionel, il faut impérativement que tu rentres chez toi.
-Mais enfin, Léa, je t’ai déjà expliqué qu’il n’y avait rien à craindre.
-Là n’est pas la question. Si tu veux vraiment m’aider, fais demi-tour et fais ce que je vais
te dire.
-Tu n’essaierais pas de te débarrasser de moi, par hasard?
-Je n’y ai jamais pensé.
-Qu’attends-tu de moi?
-Tu te souviens que Claude a juré sur tous les tons qu’il était innocent de ce dont on
l’accusait et qu’il se battrait pour le prouver?
-Oui, il l’a répété plusieurs fois et il voit régulièrement son avocat à propos de cette affaire.
Ne me dis pas que tu ne le crois plus?
-Au contraire, Lionel. Écoute, il faut que tu contactes son avocat et que tu lui demandes de te communiquer toutes les informations en sa possession à ce sujet. Dis-lui bien que c’est une question.
-Léa, je crois qu’il vaudrait mieux que tu appelles la police. Là, ça tourne vraiment mal.
-Je ne le peux pas et tu sais que j’ai raison.
-Il vaut mieux être emprisonné à tort que mort à juste titre, Léa.
-Aucune de ces options ne me convient.
-Je vais faire l’impossible et je t’appelle dès que j’ai du nouveau. Ne fais rien que tu
pourrais regretter par la suite.
-Je serai prudente.» Elle raccrocha avec un pincement au cœur, ne sachant comment
respecter la promesse qu’elle venait de lui faire. Elle s’aperçut que son entêtement l’avait placée dans une situation impossible et qu’elle se retrouvait prisonnière dans sa propre maison. Il lui fallait se rendre à la raison: elle devait fuir. Elle mesura le risque qu’elle prenait et se dit qu’il valait mieux tenter sa chance avant que le jour ne se lève. Elle était sur le point d’ouvrir la porte d’entrée quand elle entendit des pas s’approcher. Elle recula de quelques mètres, affolée de savoir qu’un si maigre panneau de bois la séparait de celui qu’elle redoutait tant.
«- Léa, j’ai été patient mais cette situation ne peut plus durer. Si vous ne vous décidez pas à sortir, c’est moi qui vais entrer.» Elle déglutit difficilement et jeta un regard circulaire autour d’elle.
«- Léa, je compte jusqu’à trois…» Gronda-t-il. Le cœur cognant douloureusement dans sa poitrine et le sang battant follement à ses tempes, Léa lança un dernier regard à la maison, ouvrit la porte de la véranda aussi silencieusement qu’elle le put et s’élança dans le jardin. Elle longea la haie de cyprès pour ne pas déclencher l’éclairage automatique. Arrivée aux confins du jardin, elle escalada la grille métallique pour gagner le petit passage technique qui serpentait entre les maisons et s’y engagea en courant, ne sachant où il débouchait. Elle s’adossa au mur pour reprendre son souffle et chercha la maison du regard. Elle n’eut aucun mal à la localiser : d’immenses flammes s’en élevaient, terribles et majestueuses. Un tremblement nerveux s'empara d’elle quand elle pensa à ce qui lui serait arrivé si elle n’avait pas quitté les lieux à temps. Elle se passa une main fiévreuse sur le visage et tendit l’oreille pour déceler d’éventuels bruits suspects. Elle n’entendit rien et reprit sa route. Elle arriva sur une allée de terre battue encadrée par un mur et une clôture grillagée. Devant elle, la lune se reflétait sur un pare brise. Soulagée, elle sut qu’elle avait enfin trouvé le parking. Elle se contraignit néanmoins à la plus grande prudence et s'accroupit pour risquer un œil vers sa voiture. Un camion de pompiers arrivait, toutes sirènes hurlantes et éclaira le parking de ses phares. Un homme était debout à côté de son véhicule. Quand la lumière balaya son visage, elle reconnut Vincent. Hébétée et outrée, elle dut se mordre la lèvre pour ne pas hurler sa colère. Un pompier s’approcha de lui pour lui demander ce qui se passait. Malgré le danger que cette halte représentait, elle décida d’épier leur conversation.
«- Une de mes amies habite la maison qui a pris feu. Elle m’a téléphoné tout à l’heure, elle était inquiète. Elle m’a dit qu’il y avait une odeur étrange dans la cuisine.» Vincent mentait éhontément et sa complicité avec Gérard ne fit plus aucun doute pour la jeune femme. Suffisamment édifiée à son goût, elle reprit son chemin. Le grillage qui se trouvait à sa droite était soulevé d'une vingtaine de centimètres. Elle se glissa en dessous et courut droit devant elle. Un petit portail s’ouvrait sur la colline. Elle le poussa et se fraya un chemin entre les bruyères, les ronces et les arbousiers. Seule, courant au milieu de nulle part, Léa s’interrogeait sur ce qui avait pu faire basculer sa vie de cette façon. Elle avait tout perdu en quelques mois : Claude, son honneur, sa maison et peut-être la vie si Vincent et Gérard parvenaient à lui mettre la main dessus. Elle se prit le pied dans une branche morte et s’affala sur le sol couvert de feuilles mortes. Epuisée physiquement et moralement, elle s’assit et se
«- Léa, où êtes-vous? Manifestez-vous et tout s’arrangera. La police sera plus clémente avec vous si vous vous rendez tandis qu’une trafiquante de drogue en fuite… Vous qui sembliez si sage et si naïve… Que n’a-t-on appris sur votre compte en quelques heures! Un médecin qui drogue ses patients, qui recèle à son domicile cette épouvantable marchandise et qui met le feu volontairement à son habitation pour détruire les preuves lorsque son malheureux voisin comprend ce qui se trame à côté de chez lui, quelle détestable surprise, n’est-ce pas ? Rendez-vous, la gendarmerie est en train d’organiser une battue pour vous trouver et vous n’êtes pas de taille à leur échapper.» Ulcérée et impuissante, elle frappa le sol de son poing. Une ombre s’allongea devant elle. Elle se crue perdue et se figea quelques instants avant de trouver le courage de lever les yeux vers celui à qui elle appartenait. Une femme d’une soixantaine d’années l’observait, bras croisés sur son opulente poitrine, adossée à un chêne liège. Elle la jaugea silencieusement avant de lui adresser la parole.
-Je peux?» Lui demanda-t-elle, désignant le portable. La peur assombrissait le regard de
la jeune femme qui le lui tendit néanmoins, désarmée. La femme composa le dernier numéro que Léa avait appelé et écouta attentivement le message. Elle soupira, raccrocha et lui restitua le téléphone.
«- Vrai ou faux? L’interrogea-t-elle en fichant ses yeux bleus dans les siens.
-Faux! Répliqua violemment Léa.
-Bonjour Léa, je m’appelle Jocelyne. Vous allez éteindre votre téléphone, l’essuyer et le
laisser ici. Dépêchez-vous, nous devons partir.
-Je ne peux pas. Lui répondit-elle dans un murmure.
-Pour quelle raison?
-J’ai appelé mon beau-frère pour lui demander son aide. Il va s’inquiéter si je ne lui
réponds plus.
-Que sait-il exactement?
-Simplement que j’ai des ennuis.
-Alors c’est parfait. Faites ce que je vous ai demandé.» Elle parut réfléchir, hésita, puis
obtempéra. Jocelyne lui tendit la main pour l’aider à se lever. Sans qu’un mot ne soit prononcé, elle la guida à travers le dédale végétal jusqu’au petit portail que Léa reconnut pour être celui qu’elle avait ouvert pour tenter sa chance dans la colline. Elle s’arrêta brusquement et blêmit, terrorisée. Jocelyne se pencha à son oreille.
« - Gérard est enfermé chez lui avec deux gendarmes à qui il raconte se fable. Ce portillon est invisible depuis le parking. C’est le moment où jamais Léa. Prenez une décision. » Jocelyne s’avança vers le portillon métallique qu’elle poussa et maintint ouvert, le regard rivé sur le jeune femme toujours indécise. Léa jeta un bref coup d’œil derrière elle et franchit le portillon. Jocelyne l’introduisit dans la maison par la porte de la cuisine où elle l’invita à s’asseoir d’un geste de la main. Elle déposa devant elle un café et un croissant et s’installa devant elle.
«- Que faisiez-vous dans la forêt? Lui demanda Léa. Jocelyne lui sourit.
-Je vous cherchais. Le jeune femme se raidit sur sa chaise.
-Pourquoi?
-J’avoue que j’ai du mal à m’expliquer que vous m’ayez crue sur parole.
-Et vous avez raison parce que ce n’est pas le cas.
-Je ne comprends pas…
-Je trouve étrange qu’une jeune femme qui est médecin et gagne bien sa vie cherche à
vendre de la drogue pour arrondir ses fins de mois. Je ne peux concevoir qu’elle soit assez stupide pour conserver cette substance chez elle et qu’elle ne soit pas assez intelligente pour n’avoir d’autre ressource que de réduire en cendres la maison qu’elle a achetée seulement trois mois auparavant. Je ne vois pas par quel miracle elle a pu se constituer en moins d’une semaine une clientèle pour écouler sa marchandise alors qu’elle ne connaît personne dans la région. Enfin, si elle ne s’était pas sentie menacée physiquement, je ne comprends pas pourquoi elle a fui à pied alors qu’elle serait déjà loin et hors de danger si elle avait pris sa voiture. Et surtout, les gens d’ici n’ont guère d’estime pour monsieur Deschamps et s’en méfient terriblement.
-Qu’avez-vous à lui reprocher?
-Je vous expliquerai ça plus tard. Pour l’heure, nous avons plus urgent à faire. Jocelyne se
leva, ouvrit un tiroir et en sortit un couteau et un petit bocal dans lequel elle versa quelques gouttes de vinaigre avant de déposer le tout devant Léa.
-Mais que voulez-vous faire avec ça? S’étonna-t-elle.
-D’ici quelques minutes, quelqu’un va appeler anonymement la gendarmerie pour
l’informer qu’on a vu Gérard se promener dans la colline, une jeune femme visiblement inanimée dans les bras. Il ajoutera qu’un autre homme, grand musclé et brun l’accompagnait, muni d’une pelle et d’une pioche. La gendarmerie devra vérifier ces affirmations et il vaut mieux pour vous que nous leur donnions du grain à moudre.
-C’est machiavélique! S’exclama Léa.
-Ce qu’il nous a fait ne l’est pas moins et tous les habitants du lotissement se sont promis
de lui rendre la monnaie de sa pièce. L’heure est venue.» Conclut-elle en poussant le couteau et le bocal vers la jeune femme qui l’interrogeait du regard pour s’assurer que tout cela était bien nécessaire. La détermination qu’elle lut dans les yeux de Jocelyne lui dit assez qu’elle ne se laisserait pas infléchir et elle s’exécuta avec une grimace. Jocelyne bondit de sa chaise avec une vivacité surprenante pour une femme de sa corpulence et sortit précipitamment. Léa entendit une porte claquer et la vit revenir équipée d’une trousse à pharmacie. Elle s’empara d’autorité de la main de Léa et commença à la panser. Léa observait ses gestes précis et assurés et se dit qu’elle ne devait pas être étrangère au corps médical.
« - J’étais infirmière. Lui expliqua-t-elle. Si j’avais eu le matériel adéquat, il aurait été moins barbare de vous faire une simple prise de sang. Mangez, Léa, vous allez vous évanouir. Remarqua-t-elle en scrutant son visage pâle. Je vais devoir y aller. Si quelqu’un tourne autour de la maison, allez dans la salle de bains, la fenêtre est placée de telle façon qu’on ne vous verra pas. Léa acquiesça silencieusement.
-Soyez prudente, vous savez comme moi de quoi il est capable.
-Ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace. Je serai de retour dans dix
minutes. »
Léa avala son café d’un trait et se prépara à affronter une nouvelle attente. Jocelyne l’avait tirée
«- Ca a été plus facile et plus rapide que prévu. Venez, Léa, le salon offre tout de même plus de commodité pour discuter.» Soulagée de la savoir indemne, Léa lui rendit son sourire et lui emboîta le pas. Jocelyne lui indiqua le canapé de cuir vert bouteille et Léa y prit place docilement. Sans lui laisser le temps de l’interroger, Jocelyne reprit.
«- Il était en train de débiter ses fadaises aux gendarmes quand je suis arrivée. J’ai réussi à déposer nos indices sans qu’il prête la moindre attention à ce que je faisais tant il était pressé de me raccompagner. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais je peux vous garantir qu’il avait perdu son éternel sourire et que les gendarmes n’avaient pas l’air de le considérer comme un héros. Ah, mon Dieu, ce que j’ai eu peur!
-Peut-être ont-ils déjà reçu le fameux coup de fil dont vous me parliez?
-Non. Il ne devait appeler qu’à sept heures trente. Il reste encore trois quart d’heure.
J’espère sincèrement que nous réussirons à le faire mettre derrière les barreaux. Souhaita-t-elle d’une voix devenue soudain plus dure en jetant un bref regard à la photo qui avait attiré l’attention de Léa.
-Il a quelque chose à voir dans la mort de cette jeune fille, c’est bien ça? Lui demanda-t-
elle doucement. Jocelyne hocha tristement la tête.
-Ce satané Deschamps est arrivé ici il y a huit ans. C’était ma petite fille. Elle avait seize décidé, sortit de la maison et se dirigea droit à l’endroit qui semblait tant attirer son voisin. Elle n’y vit qu’un trou béant et les lavandes déracinées. Elle se passa une main fiévreuse dans les cheveux et reprit le chemin de la maison. A mi-parcours, elle vit un petit paquet blanc qu’elle ramassa rapidement avant de s’enfermer à double tour. Elle s’adossa à la porte vitrée de la cuisine et porta une main à sa poitrine dans laquelle son cœur s’agitait frénétiquement. Après de longues minutes, elle parvint à se dominer et alla s’asseoir dans le salon pour examiner le paquet. Il ne lui fallu qu’un bref instant pour comprendre quelle était la nature de la poudre qu’il recelait et elle le lança sur la table basse avec dégoût. Elle se sentait piégée et ne voyait aucune issue à la situation dans laquelle elle se trouvait. Une bouffée de désespoir l’envahit avant de disparaître presque aussitôt. La jeune femme ne s’était jamais laissée submerger bien longtemps par ses émotions et cette fois encore, elle les jugula pour se livrer à une analyse objective des événements. Elle ne pouvait sous aucun prétexte faire appel à la police. Claude avait sombré dans la toxicomanie avant leur divorce et s’il ne l’avait pas disculpée au moment où la police l’avait appréhendé pour trafic de drogue, elle serait elle aussi en prison pour recel de produits stupéfiants. Elle le revoyait, dans la salle d’audience, alors que le divorce venait d’être prononcé, hurler que tout cela n’était qu’une énorme erreur, se lever de sa chaise et lui crier qu’il le lui prouverait, qu’il s’en sortirait et qu’il saurait la reconquérir. Elle n’avait jamais eu l’intention de l’abandonner et avait tout tenté pour l’aider, en vain. Le cristal ne pardonne pas et elle en avait fait les frais autant que lui. Elle ne pouvait décemment pas entraîner Bastien dans une pareille galère alors qu’il lui avait immédiatement offert son amitié. Elle avait un besoin vital de s’épancher mais personne n’était à même d’entendre pareille confession. Personne, sauf peut-être Lionel. Lionel lui avait promis de veiller sur son frère et de lui expliquer qu’elle ne demandait le divorce que sur les conseils de son avocat qui lui avait assuré que c’était là le seul moyen valable de la laver définitivement de tout soupçon vis à vis de la justice. Elle était sur le point de l’appeler au mépris de l’heure quand, à sa stupéfaction, le téléphone qu’elle avait dans la main se mit à sonner. Interdite, elle ne put se résoudre à décrocher. Son interlocuteur lui laissa un message qu’elle consulta la peur au ventre.-Oui, je crois.« - Je viens de vous restituer ce que vous avez oublié chez moi. Vous le trouverez dans le jardin. J'ose espérer ne plus avoir à faire à vous. » Elle commençait à se détendre et avait étendu ses jambes sur les coussins bleus quand son téléphone lui signala l’arrivée d’une réponse. Comme dotées d’une volonté propre, ses jambes se replièrent instinctivement sous elle quand elle le parcourut. « Merci, Léa. Mais il faut vraiment que nous parlions. » Elle jeta un œil à l’horloge du magnétoscope. Il était à peine cinq heures moins le quart et Lionel était encore loin. Elle prit le parti de jouer la naïveté et d’entamer une discussion avec Gérard pour essayer de le distraire et endormir sa méfiance ne serait-ce que provisoirement, et pourquoi pas, avec un peu de chance, jusqu’à l’arrivée de son beau-frère.c’est que tu as un motif sérieux pour ça.la jeta dans les entrailles de la cheminée où grouillaient les insectes. Elle prit une pomme de pin qu’elle posa sur le papier et qui se mit à crépiter en répandant le parfum suave de sa résine. Une bûche vint rejoindre les autres éléments que le feu consumait déjà. Les phasmes affolés tentaient de s’échapper de l’incendie qui s’apprêtait à les dévorer. Léa retira l’une de ses pantoufles et leur livra une guerre sans merci, tantôt les rejetant dans les flammes, tantôt les écrasant implacablement. Après dix minutes d’un carnage épouvantable dont le carrelage portait les traces, Léa s’épongea le front et s’assit sur le sofa en jetant un regard de biais à la cheminée. Elle étouffait mais n’osait pas ouvrir les fenêtres pour ne laisser aucune chance à une menace bien plus sérieuse que ces animaux de se faufiler dans la maison. Ce fut lorsqu’elle sentit un filet de sueur s’écouler entre ses seins qu’elle décida d’aller prendre une douche fraîche avant de succomber à un malaise. Vêtue d’un simple peignoir en satin aux motifs asiatiques, Léa regagna le salon en se demandant ce que Gérard pouvait bien avoir imaginé pour la faire sortir et quel sort il lui réservait une fois dehors. Une petite enveloppe s’afficha sur l’écran de son téléphone, l’avisant de l’arrivée d’un message. Elle pria pour qu’il émane de Lionel tout en sachant pertinemment qu’il y avait de grandes chances pour qu’il n’en soit rien.fuyait, perturbée par un présent trop encombrant. «-Léa ! » Tonna-t-il enfin. Elle sursauta et gémit de douleur. L’esprit occupé ailleurs, elle avait fumé sa cigarette sans réellement s’en rendre compte et le filtre n’était plus qu’une braise qui venait de mordre cruellement ses doigts. La présence de Gérard se faisait de plus en plus pressante, agressive, inquiétante. La peur s’insinuait perfidement en elle et elle décida subitement d’aller s’habiller, n’excluant plus l’éventualité d’être obligée de fuir la maison. Elle poussa la porte de sa chambre et resta immobile, la main crispée sur la poignée dorée, le souffle coupé. Un myriade de gros papillons avait envahi la pièce et s’ébattaient en tous sens. L’étrange beauté de ce spectacle surprit la jeune femme mais ne l’ébranla pas davantage. Elle entra d’un pas ferme et choisit dans son armoire un pull-over, un jean et une paire de basket qu’elle enfila au beau milieu des papillons qu’elle identifia comme des paons de jour en raison des yeux dessinés sur leurs ailes. Elle referma la porte soigneusement derrière elle pour que ce sublimes insectes n’investissent pas l’ensemble de la maison. Son portable sonnait alors qu’elle revenait dans le salon. Elle passa devant lui sans décrocher et se rendit à la cuisine pour se préparer un café. Elle le but en s’obligeant au calme avant de se décider à écouter le message qu’on avait laissé sur sa boîte vocale.reconnaissante envers celui qui avait péri pour lui plaire, décida d’imprimer ses yeux sur ces animaux prétentieux qui se parent des atours d’un autre pour séduire leur belle. Je suis comme ce bon Argus : vigilent. Je vous ai à l’œil, Léa!» Conclut-il dans un éclat de rire. Elle jeta un œil à l’horloge: il était à peine cinq heures et quart. Une image qui lui parut totalement incohérente s’imposa à elle: Bastien raccompagnait un patient à la porte du cabinet. Elle se souvint du tremblement de ses mains et de sa maigreur effrayante. Soudain, elle se rappela que le regard de l’homme avait brièvement croisé le sien et l’avait faite frissonner. Elle avait immédiatement compris qu’il s’agissait d’un toxicomane. Sur le moment, elle s’était simplement dit que Bastien devait le suivre pendant sa longue et douloureuse période de désintoxication et avait croisé les doigts pour ne pas avoir à traiter ce genre de patient. Elle eut la désagréable impression d’avoir frôlé quelque chose d’essentiel l’espace d’un fugace instant et d’avoir été trop peu attentive pour en saisir la portée. Seule demeurait son intime conviction de devoir faire rebrousser chemin à Lionel. Elle soupira lourdement et l’appela malgré l’espoir ténu qu’elle avait de parvenir à ses fins.de vie ou de mort et rappelle-moi dès que tu auras du nouveau.n’était plus temps de réfléchir, il fallait agir. Elle se précipita dans le salon où elle prit son téléphone et ses clefs de voiture qu’elle fourra dans sa poche.massa la cheville. L’aube blanchissait le ciel peu à peu et elle se demanda combien de temps encore elle aurait la force nécessaire pour poursuivre cette fuite éperdue à l’issue incertaine. Son téléphone sonna. Effrayée à l’idée que Gérard se soit déjà aperçu que son corps calciné ne se trouvait pas au milieu des décombres, elle décida d’attendre que son interlocuteur lui laisse un message pour lui permettre de l’identifier. Après quelques minutes d’angoisse, elle appela sa boîte vocale. Immédiatement, la voix qu’elle entendit lui donna la chair de poule.«- Que vous arrive-t-il? Prise au dépourvu, Léa demeura coite, ne sachant que répondre-Pour vous mettre à l’abri.Vous allez vous couper la main de façon à ce qu’un peu de sang coule dans le bocal. Le vinaigre qui s’y trouve l’empêchera de coaguler. Il me faudra également quelques uns de vos cheveux et quelques fibres de votre pull. Dès que vous en aurez fini avec cette corvée, j’irai rendre une petite visite de courtoisie à ce si gentil monsieur Deschamps.d’une situation périlleuse mais elle ne savait comment finirait cette période durant laquelle elle serait portée disparue. Elle se rendit au salon et regarda les photographies qui se trouvaient sur le buffet de merisier pour tromper l’ennui. Une bande de tissu noir barrait l’angle droit de la photo d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Léa caressa son visage de papier glacé de son index. Elle était belle et pleine de vie et elle ne comprenait pas pourquoi la mort l’avait fauchée en pleine jeunesse. Elle entendit que l’on manipulait la poignée de la porte d’entrée et se précipita dans la salle de bains comme Jocelyne le lui avait vivement recommandé. Un pas lourd s’approcha de la pièce dans laquelle elle avait trouvé refuge et la porte s’ouvrit sur Jocelyne souriante.
ans quand tout a commencé. Elle était venue passer le mois d’Août ici. Elle avait d’énormes lacunes en français et il lui a proposé de lui donner des cours puisqu’il était professeur de littérature. Elle m’a demandé mon autorisation et je la lui ai donnée. Je ne le connaissais que comme un voisin sympathique et je n’ai pas cherché à en savoir davantage. Je n’ai rien vu. Je suis infirmière et je n’ai rien vu à part ses progrès fulgurants en français. J’étais si fière d’elle… Quand elle est rentrée chez elle, sa mère a commencé à se poser des questions sur son comportement. Elle a volé pour se payer ses doses. Elle s’est enfuie du centre de désintoxication. Elle s’est prostituée pour pouvoir continuer. Cette descente aux enfers a duré quatre ans. On l’a retrouvée morte dans une chambre d’hôtel à Grenoble.
-Si vous ne vous êtes aperçue de rien comme vous l’admettez, comment pouvez-vous être
sûre que Gérard est bien celui qui l’a initiée à ce vice ?
-Je ne le sais que depuis quelques mois. Il était absent lors de l’apéritif de Noël. Hors de sa présence, nous nous sommes mis à parler… Les Rocher eux aussi ont perdu leur petit fils dans des circonstances analogues, Les Desclier ont divorcé lorsque monsieur s’est aperçu que madame noyait sa déprime dans les produits stupéfiants, tous ces événements se sont produits depuis son arrivée.
-Vous ne lui avez jamais fait part de vos soupçons?
-Non. Nous avons préféré le garder à l’œil et attendre le moment propice pour le punir.
Vous l’avez échappée belle, Léa.
-Et grâce à vous. Je ne sais comment vous remercier de m’avoir fait confiance et de
m’avoir sortie de là.
-Nous savions jusqu’où il pouvait aller. Quand j’ai vu la maison s’enflammer, j’ai eu des
sueurs froides à l’idée que vous y étiez.
-Vous étiez réveillée? S’étonna Léa.

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