Ils se détendaient devant un verre ...

Publié le par Sandrine

Ils se détendaient devant un verre de liqueur vraisemblablement confectionnée par les religieuses et que Nathan avait miraculeusement trouvée dans le buffet quand la photographie de Marie-Anne apparut sur l’écran de télévision, assortie d’un court texte qui promettait le paradis et les félicités éternelles à qui la livrerait aux vrais serviteurs du Christ.
«- Ils m’en veulent vraiment. Heureusement que ton oncle nous a mis à l’abri. Dit-elle simplement. Surpris par le calme dont elle faisait preuve, Nathan l’observa et son regard légèrement embué lui apprit que la liqueur n’était pas étrangère au flegme avec lequel elle accueillait cette nouvelle. Je me demande s’il est déjà passé à l’attaque… S’interrogea-t-elle en parlant implicitement de Sébastien.
-Puisque tu ne peux pas penser à autre chose et que franchement moi non plus, allons voir un peu ce que Sébastien a pu faire.» Marie-Anne se leva et branche à nouveau l’ordinateur. Avec un petit soupir dont Nathan ne sut s’il devait l’attribuer au bien-être ou à la préoccupation, elle entra l’adresse que lui avait communiquée la mère supérieure. Elle dut parcourir de nombreuses pages avant de trouver enfin l’article qu’elle avait rédigé à l’intention du cardinal félon.
«- Il a réussi! S’exclama-t-elle.
-Là n’était pas le problème. Le plus dur reste à venir pour lui.
-J’aime autant croire que tout va bien et qu’il a prévu un plan de repli en cas de nécessité.
-Je pense qu’il l’a fait, mais c’est un homme âgé et j’ai peur que son corps ne contrarie l’audace de ses projets.
-Nathan…» L’interrompit-elle soudainement, posant sa main sur son bras et attachant son regard à la télévision. Un cliché épouvantable envahissait l’écran. Une silhouette revêtue d’une soutane gisait en position fœtale au pied des marches qui menaient à un autel. Sur la nappe blanche, entre le ciboire et le crucifix, la tête du prêtre reposait, les yeux démesurément ouverts vers les portes de l’église.
«- Ce n’est pas Sébastien… Soupira Nathan.
-Il a dû se venger sitôt que le message a dû lui parvenir. Ce meurtre ne ressemble pas aux autres et si nous n’étions pas au courant du lien de cause à effet, nous aurions douté longtemps avant de le lui attribuer. Je suis navrée que ce prêtre ait perdu la vie à cause de nous.
-Il fallait pourtant que nous tentions quelque chose et il ne faut absolument pas que nous nous arrêtions maintenant. S’il a commandité une exécution aussi arbitraire et expéditive, c’est qu’il a été atteint. C’est presque un aveu.
-Presque… Nous aurons au moins la satisfaction de savoir qu’il ne dormira pas tranquille ce soir.
-C’est un peu léger comme sanction. Constata amèrement Nathan.
-Tiens, ce monsieur est tellement égocentrique qu’il a jugé nécessaire d’introduire une biographie de son auguste personne sur son site… Paolo Divitto, né à Milan le sept juillet mille neuf cent cinquante et un. C’est étrange…
-Quoi?
-Sa date de naissance… Tu ne remarques rien?
-Si il est né un sept mais de là à se prendre de fait pour le messie de la dernière heure, il y a de la marge…
-C’est pire que ça.
-Pardon?
-Sa date de naissance ne comporte que des sept… Sept pour le jour, juillet est le septième mois de l’année, et si tu réduis l’année… Un plus neuf donne dix soit un, plus cinq, six, plus un, sept!
-Je veux bien que ce soit troublant mais de là à massacrer tout le monde à cause d’un hasard de calendrier...
-C’est un hasard parfaitement banal pour quelqu’un dont l’esprit est sain, mais mets cette information entre les mains d’un fou et ça prend une toute autre dimension. Insista-t-elle.
-Je n’arrive pas à croire que ce type soit intouchable! S’énerva-t-il.
-Il ne l’est pas. Personne ne l’est, Nathan. Il faut juste que nous trouvions le moyen de le faire. Le rassura-t-elle.
-Et avec l’aide de Dieu, nous parviendrons à lui mettre la main dessus. Renchérit la mère supérieure en pénétrant dans le salon. Je suis désolée de cette intrusion, mais il n’y a aucun moyen de s’annoncer.
-Ca n’a pas d’importance. Lui assura Nathan.
-Je suppose que vous vous êtes assurés comme moi que Sébastien avait accompli sa mission avec succès.
-Nous n’en doutions pas.
-Votre foi vous honore, mon fils. Sachez quand même qu’il est bien rentré et que rien ne laisse présager qu’on le soupçonne.
-C’est une bonne nouvelle.
-Je vous ai apporté quelques vivres que j’ai déposés dans la cuisine. Je vous suggère de vous coucher tôt. Vous avez des cernes effrayantes et mieux vaudrait éviter de prendre le risque que l’on remarque que la maison est éclairée.
-Ma Mère, l’interpella subitement Marie-Anne, que savez-vous de ce cardinal et d’où vous vient cette inimitié envers lui? La supérieure soupira et s’assit.
-De son passé, on ne sait que ce qu’il veut bien dire. Ce silence a été interprété par la plupart d’entre nous comme de l’humilité, mais il éludait le sujet avec tant de vivacité que je l’ai immédiatement soupçonné d’avoir tout bonnement honte de ses origines modestes. Lors de chacune de ses apparitions publiques, j’ai toujours été frappée par tout le luxe et l’apparat qu’il déployait systématiquement.
-Il était papabile, si je ne m’abuse. A votre avis, pourquoi a-t-il été écarté du trône?
-Ce qui se passe dans la chapelle Sixtine au moment de l’élection du souverain pontife et totalement secret et, honnêtement, je ne sais pas pourquoi cet honneur lui a été refusé. Disons simplement que j’espère que ses pairs ont vu clair en lui… Je suppose que ce ne sont que des bruits de couloir sans fondement ni importance, mais on murmurait à la sortie du conclave que sa candidature n’avait pas été retenue parce que l’un des cardinaux présents a évoqué un sombre secret qui risquait de rejaillir sur l’Eglise dans son ensemble s’il venait à être découvert et divulgué. Le Pape, au-delà des qualités humaines indispensables à sa charge, doit avoir une vie en tous points exemplaire. C’est à la fois un personnage public et un symbole. Il ne faut pas qu’un élément du passé ne remonte à la surface et ne détériore l’image qu’il donne du christianisme aux fidèles.
-Avez-vous une petite idée de la nature de ce secret?
-Non, faute de quoi ce n’en serait plus un. En outre, je dois vous rappeler que la lutte pour le trône est avant tout un enjeu politique. Tous les stratagèmes sont bons pour écarter un candidat. Il se peut même qu’il n’y ait jamais eu de secret.
-Ca mériterait quand même vérification… Insista-t-elle.
-Je suis d’accord avec vous mais je ne vois pas comment nous pourrions nous y prendre.
-Peut-on savoir dans quel quartier de Milan a grandi Divitto?
-Je suppose qu’avec le registre des baptêmes, nous pourrions l’apprendre.
-Si nous obtenons cette information, nous pourrions connaître les noms de ses parents et nous rapprocher d’eux pour en savoir un peu plus long sur ce personnage.
-Si j’arrive à me procurer ce document, il ne sera pas nécessaire de chercher plus loin, toutes ces indications y figurent.
-Pensez-vous que vous avez une chance d’aboutir?
-J’ai bon espoir. Je vous enverrai sœur Clothilde demain matin. Si j’ai eu de la chance, elle vous portera une copie de ce document.
-Surtout soyez prudente, ma Mère. Lui recommanda Nathan.
-Ne vous inquiétez pas, je n’ai aucune envie de mourir prématurément.» Nathan suivit la religieuse du regard alors qu’elle quittait la pièce.
-Elle a du cran. Apprécia-t-il, admiratif.
-Oui, il ne faut pas se fier à son apparente douceur.
-Je vais essayer d’appeler le lieutenant. Je m’étonne un peu qu’il n’ait pas essayé de nous joindre depuis que nous avons disparu. Nathan plongea la main dans la poche de son jean et en sortit son téléphone. Surpris , il nota qu’il était éteint. Il tenta de la rallumer mais rien ne se produisit. Il ouvrit la coque du téléphone et s’aperçut avec dépit que la batterie était absente.
-Que se passe-t-il? Lui demanda Marie-Anne, alertée par la contrariété qu’elle lisait sur son visage.
-On m’a volé la batterie de mon téléphone. Tu devrais vérifier si la tienne est toujours à sa place. Sans un mot, elle alla chercher son sac à main et en sortit son mobile.
-Elle a également disparu. Lui dit-elle en niant de la tête.
-Le lieutenant doit être fou d’inquiétude. Il a dû nous laisser des dizaines de messages!
-Et nous n’avons plus aucun moyen de le mettre en garde contre le légiste jusqu’à demain.
-J’ai été stupide, j’aurais dû penser à l’avertir plus tôt!
-Tu n’y es pour rien. Il a dû enlever nos batteries bien avant que tu ne t’aperçoives que c’était un traître. Le lieutenant n’est pas naïf, il se posera des questions en le voyant revenir sans nous.
-A condition qu’il soit revenu à la gendarmerie…
-S’il n’y est pas, il ne représente pas de danger pour eux. En outre, s’il agit comme les autres, il se suicidera devant son échec.
-A moins qu’il n’ait décidé de se lancer à nos trousses.
-Il n’a pratiquement aucune chance de nous retrouver. Affirma-t-il. Je m’interroge cependant sur son attitude…
-Qu’est-ce qui t’intrigue?
-Tu t’es retrouvée seule avec lui pendant plus d’une demie heure, s’il avait vraiment voulu te tuer ou t’enlever, il avait toute latitude de le faire or, il ne s’est rien passé.
-Je suppose qu’il a eu peur des allées et venues de tes collègues.
-C’est possible. Mais il y a autre chose qui me tracasse… S’il était des leurs, pourquoi n’a-t-il pas prévenu les gars de la camionnette du traquenard qu’on leur tendait?
-Nous en étions arrivés à la conclusion que ces deux-là ne faisaient que servir de diversion et, à mon avis, son attitude à leur égard semble le confirmer.
-Tout ça est d’une perversité inouïe…
-A quoi t’attendais-tu de la part d’un fou?
-En tous cas, pas à un tel déploiement de force.
-Mère Thérèse a raison: nous devrions manger et aller nous coucher, nous sommes épuisés et nous ne parvenons plus à analyser la situation avec la lucidité dont nous aurions besoin.»

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Publié dans L'ange pourpre

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