J’ai déjà entendu ça…

Publié le par Sandrine

«- J’ai déjà entendu ça… Dit Marie-Anne, brisant le lourd silence qui devenait presque insupportable et adoptant une attitude raide, les yeux mi-clos comme pour éviter de voir une horreur imminente.
-Peut-être Olivier vous a-t-il parlé de ce cantique lors de votre étude biblique? Lui suggéra Edouard.
-Non. Il n’y a jamais eu d’étude biblique entre nous… Lui répondit-elle avec un petit sourire d’excuse pour se faire pardonner ce petit mensonge qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion de dissiper. Non, ce n’est pas ça… Ca y est! Lorsque j’étais à l’hôtel après qu’ils aient ravagé mon appartement, un homme m’a téléphoné et m’a chanté ce cantique avant que je ne retrouve l’enfant égorgé devant ma porte. J’en suis sûre à présent, c’est à ce moment-là que j’ai entendu ça. Affirma-t-elle avec agitation en écartant une mèche de cheveux rebelle qui s’était échappée de son chignon et lui tombait sur le visage.
-Mauvais présage… Commenta sombrement Jacques, laconique, comme las de tant de soucis improbables et pourtant bien réels, il adressa un long regard silencieux à Marie-Anne, indéfinissable mélange de pitié, d’étonnement et d’inquiétude.
-Je ne vous le fait pas dire. Renchérit Edouard en haussant les épaules, feignant plus d’assurance et de détachement qu’il n’en avait vraiment. Cette pâle mise en scène a pour ambition de représenter l’intronisation de Jésus en tant que roi du monde alors que ceux qui ont étudié un tant soit peu sérieusement la bible savent que ça ne doit pas du tout se produire comme le montre cette pâle caricature. Cela annonce qu’il s’apprête à châtier l’humanité de pour ses crimes, enfin, pas lui, les malades qui se servent de son saint nom pour répandre le sang et la peur autour d’eux... La jeune femme eut à ses propos un petit signe d’approbation et le regarda quelques secondes d’un air désolé.
-Rien que ça! Tonna le lieutenant en se levant d’un bond et en arpentant la pièce d’un pas furieux. Quand je pense à la catastrophe qu’ils ont déjà réussi à produire ici… Nous n’avons même pas réussi à effacer les traces du cataclysme qu’ils ont déclenché et la région ne s’en remettra vraisemblablement pas avant de très longues années, faute de budget. Nous n’avions que le tourisme pour vivre et les gens n’ont aucune envie de venir passer leurs vacances sur les ruines d’un champ de bataille. Que leur faut-il de plus?
-Il n’y a qu’une heure de battement entre chaque étape. Releva Nathan en allumant machinalement une cigarette.
-Avez-vous un moyen quelconque de contacter les renseignements généraux? Demanda brusquement la jeune femme au lieutenant qui s’arrêta net et la dévisagea comme s’il découvrait qu’elle avait subitement perdu l’esprit.
-Mais bien sûr, Marie-Anne, c’est à peu près aussi simple que d’inviter le Pape à dîner!
-Il va pourtant falloir que vous le fassiez. Rétorqua-t-elle sans prêter attention à son ton fielleux. Il faut impérativement leur rappeler ce qui s’est passé ici cet été.
-Les centrales nucléaires! S’écria Jacques en se tapant le front du plat de la main. Tous les regards convergèrent vers lui, étonnés par sa réaction incohérente.
-Arrêtez de me regarder comme ça! Je ne suis pas fou. Répliqua-t-il, gêné. D’après ce que j’ai compris, ils reprennent tout simplement point par point les événements de cet été en leur conférant une ampleur mondiale. Souvenez-vous de la manière dont ça s’est terminé! s’exclama-t-il.
-Par des explosions… Reprit Nathan dont le regard venait de s’éclairer. Et que peut-il y avoir de pire qu’une explosion?
-Une explosion nucléaire! Termina Jacques, heureux que son ami ait suivi sa logique.
-Ca va prendre des lustres! Gémit le lieutenant en levant les yeux au ciel.
-Si vous y allez en freinant des quatre fers, c’est perdu d’avance! Le rabroua Edouard.
-Ca va, vous! J’aimerais vous y voir… Se révolta-t-il avant de sortir en claquant la porte, renouant avec ses anciennes habitudes. Piqué au vif, Edouard s’empourpra et resta confiné dans un mutisme boudeur quelques minutes avant de se lever.
-Auriez-vous un téléphone? Demanda-t-il à Jacques.
-Ce n’est pas une cabine publique mais quelque soit notre dénuement, oui, nous en avons un. Qui comptez-vous appeler?
-C’est une surprise. Je crois que je vais réussir à vous épater… Répondit-il avec malice, les yeux pétillants. Déjà, Marie-Anne avait ouvert sa Bible, parcourant le texte en plissant les yeux à la recherche de renseignements susceptibles de les éclairer. Désespérée, elle tournait les pages en soupirant lourdement.
-Que t’arrive-t-il? Lui demanda doucement Nathan.
-C’est totalement illogique… Je ne comprends pas où ils veulent en venir. Autant il y avait un motif compréhensible la première fois, autant je ne vois pas ce qui les pousse à agir maintenant. La dernière fois, c’était la vengeance, mais aujourd’hui?
-Le pouvoir? Proposa-t-il.
-Ca ne tient pas debout. Le pouvoir n’a de sens que s’il reste quelqu’un sur qui l’exercer.
-Or là, tout laisse à penser qu’ils veulent éliminer tout le monde autour d’eux. Ca n’a pas de sens! Martela-t-elle, frustrée de ne pouvoir trouver le lien logique entre tous ces événements.
-Et s’il n’y en avait tout simplement pas? Si nous faisions depuis le début l’erreur d’attribuer un raisonnement structuré à des fous?
-Non. Ca, je n’y crois pas une minute. C’est une solution de facilité de dire une chose pareille. Ils mettent en action un plan soigneusement préparé de longue date… Souviens-toi de ce qui s’est passé cet été, il faut bien reconnaître qu’il y avait un fil conducteur. S’il y en avait un à ce moment-là, c’est qu’il doit forcément y en avoir un cette fois encore! Elle se leva et fit quelques pas dans la pièce puis elle s’immobilisa, muscles raidis, tremblant de tous ses membres sous l’effet de sa nervosité devenue presque incontrôlable, les mains appuyées à plat sur le plateau métallique de son bureau. Nathan la rejoignit mais elle se reprit et regagna son siège.
-Et si c’était du bluff? Un immense coup de bluff? Intervint Jacques en étendant ses grandes jambes sous le bureau.
-Que veux-tu dire? S’étonna Nathan.
-S’ils n’avaient absolument pas l’intention d’aller jusqu’à ce qu’il faut bien appeler une extermination massive… Réfléchissez à ce qui s’est passé cet été. Si ça n’avait été qu’une démonstration de force? Si au-delà de la vengeance, il y avait une autre motivation que nous ne saisissons pas encore?
-Ca fait beaucoup de si… Nota amèrement Nathan en écrasant sa cigarette dans le cendrier, tout en contemplant Marie-Anne d’un air pensif.
-Ce n’est pas stupide et jusqu’à ce que nous en sachions davantage, il ne faut négliger aucune hypothèse.
-Je veux bien, mais c’est quand même un peu vague… Insista Nathan, buté. Edouard, à qui personne ne prêtait plus attention depuis le début de la conversation, raccrocha bruyamment le combiné du téléphone digne de figurer dans un musée d’antiquités et retourna s’asseoir auprès d’eux avec un petit air pleinement satisfait de lui qui les fit sourire sans qu’ils puissent s’en empêcher.
-Alors, c’est quoi, ce secret d’état? L’interrogea Jacques qui avait exceptionnellement perdu toute agressivité à l’égard du vieil homme.
-Vous venez de le dire: c’est un secret! Vous allez bientôt comprendre… Regardez bien la télévision, je parie que vous n’en reviendrez pas. Animée d’une soudaine tendresse envers ce curieux bonhomme, la jeune femme pressa brièvement sa main.
-Quelque chose me chiffonne, Marie-Anne…
-Allez-y, je vous écoute.
-Dans le petit spectacle qu’ils nous ont donné, quelque chose a attiré mon attention. Ca n’a l’air de rien, comme ça, mais je crois que c’est important… Jacques, exaspéré par ses éternelles circonlocutions, se rejeta en arrière et rit à gorge déployée.
-Vous ne changerez jamais! Lui asséna-t-il.
-Ne vous occupez pas de lui, nous vous écoutons, nous. Lui dit Nathan en adressant un regard noir à son collègue.
-Ils ont dit Dieu!
-Expliquez-vous.
-Lorsqu’ils ont chanté le cantique, ils n’ont pas dit Jéhovah ou Yahvé, mais Dieu.
-Autrement dit, ils n’appartiennent ni aux Témoins de Jéhovah, ni aux juifs.
-C’est une évidence, ils vous haïssent et les juifs n’ont que faire du nouveau testament et à plus forte raison de l’Apocalypse. Ce n’est pas un scoop. Rétorqua Jacques, content de saper ses effets de manche.
-Ce n’est peut-être pas une nouveauté, mais tu pourrais être beau joueur et reconnaître que nous n’avions pas mis le doigt là-dessus auparavant. Le raisonna Nathan.
-Si je résume ce qui vient d’être dit, ces fanatiques appartiendraient au christianisme mais pas aux Témoins de Jéhovah, ce qui nous laisse les protestants, les catholiques, les baptistes, les orthodoxes et j’en oublie certainement. Conclut Marie-Anne.
-C’est un bilan un peu sombre mais assez proche de la réalité. Confirma Edouard.
-Lesquels parmi eux ont la plus grande aversion pour les Témoins? Lui demanda Jacques.
-A part vous, je ne sais pas.
-S’il vous plaît, je ne plaisante pas, cette fois. Se défendit-il.
-Ca me donne l’occasion de vous dire que trouve vos plaisanteries habituelles de mauvais goût!
-Qui, Edouard? Insista-t-il, grondant.
-Je ne sais pas! Même les non croyants nous détestent… Nous vivons en marge du monde et ça ne plaît à personne.
-Nous n’en sortirons jamais! S’énerva Jacques en sortant de la pièce.
-Vous devriez aller vous reposer, Edouard, vous êtes pâle. Je vous promets de vous contacter dès que nous aurons besoin de vos lumières. Lui assura Nathan.
-Jamais! Dois-je vous rappeler ce qu’ils m’ont fait? Rétorqua-t-il en lui adressant un regard noir.
-Soyez raisonnable, Edouard. Renchérit Marie-Anne. Vous avez notre parole que nous n’entreprendrons rien de décisif sans vous.
-En contrepartie, Reprit Nathan, nous vous demandons le même engagement. Marché conclu? Edouard ferma les yeux quelques instants et soupira profondément. Il ne pouvait nier qu’il était épuisé par toutes ces émotions désormais trop fortes pour lui et formellement interdites par les médecins et il ne pouvait ignorer le rythme irrégulier de son cœur. Mort ou cloué sur un lit d’hôpital, il serait totalement inutile. Pestant contre ce corps défaillant, il dut se rendre à la raison: il devait impérativement reprendre des forces. Humilié par sa faiblesse, le vieil homme se contenta de hocher la tête silencieusement à l’adresse du couple.
-Je vous jure que nous ne vous mettrons pas de côté. Insista Marie-Anne qui devinait sans peine la souffrance d’Edouard. La jeune femme le regarda s’éloigner, un pincement au cœur. Edouard plus que tout autre avait subi les conséquences de ce fanatisme pour l’instant inexplicable. Elle comprenait son besoin de participer à leurs recherches et comptait bien respecter sa promesse de ne pas l’évincer.

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Publié dans L'ange pourpre

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