L’abbaye était immense et magnifique...

Publié le par Sandrine

L’abbaye était immense et magnifique. Cet assemblage de vieilles pierres surplombées d’un clocher à la flèche recouverte d’or donnait une majesté incontestable à l’édifice érigé en pleine garrigue. Sébastien gara la voiture sous un immense chêne liège, vénérable monument de bois.
«- Suivez-moi. Leur dit Sébastien. Puis, se ravisant et se retournant vers Nathan. Je ne sais pas ce que tu t’es imaginé, Nathan, mais ta mère et moi n’avons jamais été fâchés. J’ai simplement quitté mon poste à Pierrefeu pour être missionnaire en Afrique jusqu’à l’année dernière. J’ai demandé à revenir ici pour finir ma carrière et c’est presque un miracle qu’on ait accédé à ma demande. Quant au fait que tu m’aies retrouvé, je ne me l’explique pas autrement que par une intercession divine.»
Une sœur d’un certain âge ouvrit la lourde porte de chêne massif avec un air revêche qui s’évanouit dès qu’elle reconnut Sébastien.
«- J’aimerais présenter ces deux personnes à Mère Thérèse, sœur Clothilde.
-Je vous conduit jusqu’à elle. Elle est noyée sous une pile de papiers de toutes sortes depuis ce matin et je crois qu’elle sera ravie de pouvoir s’en échapper quelques minutes.» Marie-Anne considéra la none avec amusement. Il fallait vraiment qu’une telle pipelette ait la foi pour s’astreindre à la règle du silence. La sœur se composa une mine sérieuse à l’approche du bureau de la mère supérieure et se tut brusquement. Cette attitude de collégienne chez une femme qui devait frôler la cinquantaine d’années avait quelque chose d’attendrissant qui émut incompréhensiblement la jeune femme. D’un geste, Clothilde leur intima de patienter tandis qu’elle-même pénétrait dans le bureau pour obtenir l’autorisation d’introduire les visiteurs. Elle ressortit quelques secondes après et les pria d’entrer toujours muettement. Mère Thérèse les attendait debout à l’entrée du bureau. La première chose qui frappa Marie-Anne fut le regard pétillant de la religieuse. Après les avoir brièvement salués et invités à s’asseoir dans les fauteuils austères qui garnissaient la pièce, la voix claire de la supérieure s’éleva.
«- Quel est le problème, Sébastien? Jamais encore vous n’étiez venu un jeudi…
-Je sais. Je viens vous demander asile pour ces deux personnes et vous raconter une histoire assez incroyable…» Pendant la demie heure que dura leur entretien, pas une fois Thérèse ne laissa faiblir son attention. Quand enfin Sébastien se tut, elle leur sourit avant de prendre la parole.
«- Qu’il est doux de pouvoir affirmer qu’on avait raison quand l’erreur des autres est démontrée…
-Ma Mère! Gronda Sébastien. Le sourire de la religieuse s’épanouit davantage et elle reprit.
-Il est évident que je vous offre l’asile. Nous ne l’avons jamais refusé à personne. Toutefois, étant donné votre situation, il serait déraisonnable de vous loger parmi nous. Je ne pense pas que ce soit le cas, mais je préfère éviter qu’une sœur éventuellement ralliée à la cause ce se scélérat de Divitto ne vous découvre et ne vous dénonce. Il y a derrière le parc qui entoure l’abbaye une maison de jardinier inoccupée depuis des années. J’ai cependant toujours veillé à ce qu’elle soit entretenue et elle est assez confortable. Vous vous y installerez. Seules sœur Clothilde que vous avez déjà vue et moi nous y rendrons. Nous nous arrangerons pour venir trois fois par jour. Vous disiez qu’il fallait ébranler cet homme dans les meilleurs délais et je vous approuve sans réserve. Le père Sébastien ne va pas tarder à nous quitter et il devra traverser plusieurs villes dans lesquelles se trouvent sûrement des cybercafés. Avez-vous un message à adresser à monsieur Divitto, Marie-Anne?
-Je crois en effet que c’est une bonne idée. Cet homme a donc un e mail?
-Oui, mais uniquement réservé aux gens d’Eglise. Ecrivez votre message.» Lui dit-elle en lui tendant un papier et un crayon. La jeune femme réfléchit quelques minutes et commença à couvrir la feuille blanche de son écriture nerveuse. Lorsqu’elle eut terminé, elle tendit sa missive à mère Thérèse qui la lut avec attention.
«Péril en la demeure. Son Eminence Divitto, animé d’une ambition ravageuse et d’une âme noire comme le néant d’où il n’aurait jamais dû émerger sans la charité chrétienne du prêtre de son enfance, jette aujourd’hui l’opprobre sur l’Eglise toute entière en guise de remerciement pour l’avoir accueilli en son sein. Ce Juda du vingt et unième siècle n’a pour but que de renverser Sa Sainteté le Pape par quelque moyen que ce soit pour occuper le trône auquel il se croit destiné de toute éternité. Le recours au meurtre de masse, au mensonge et à la plus vile trahison pour parvenir à nous imposer son règne de terreur ne semble pas lui poser de problème de conscience. Que ceux qui ont des oreilles entendent : son Eminence Divitto est en passe de faire imploser la Sainte Eglise! Que ceux qui ont des yeux voient : cet homme est un monstre sanguinaire, fidèle suppôt de Satan!» La religieuse approuva silencieusement et tendit le texte à Sébastien qui le parcourut également avant de le plier avec soin et de le ranger dans sa poche.
«- Sa réaction ne devrait pas se faire attendre! Conclut la mère supérieure, heureuse de faire un croc en jambe à cet homme qu’elle n’avait jamais aimé.
-Oui et elle me fait peur. Lui répondit Marie-Anne.
-Il faut vaincre cette peur, ma fille, elle est stérile. Lui conseilla Sébastien.
-Surtout fais attention à toi. Lui recommanda Nathan que sa sérénité inquiétait.
-Je m’en remets à la grâce de Dieu. J’aime la vie, mais s’il estime qu’il est pour moi l’heure de le rejoindre, j’en serais heureux également. Il est temps pour moi de prendre congés. Mes visites n’ont jamais excédé une heure et je ne veux pas attirer l’attention.
-Je ne vous raccompagne pas, mon Père. Je dois avant tout installer nos invités. Lui répondit mère Thérèse en lui adressant un dernier sourire. Sébastien leur fit un petit signe de tête et sortit. Ne vous inquiétez pas pour lui, c’est un vieux filou, il saura comment faire pour ne pas se mettre en danger. Les rassura-t-elle en ouvrant la grande armoire de pin qui se trouvait à sa droite. Elle en sortit un ordinateur portable qu’elle tendit à Nathan. Notre dernier jardinier était un étudiant qui suivait des cours par correspondance. Leur expliqua-t-elle devant leur air surpris. Suivez-moi. » Leur dit-elle finalement. Au lieu de se diriger vers la porte, elle se rendit au mur qui faisait face à son bureau et souleva la magnifique tapisserie qui l’ornait. Elle masquait une porte dérobée que la religieuse poussa avec un sourire malicieux. Une lampe de poche se trouvait posée sur le sol de terre battue, juste à côté du chambranle. Elle la prit et l’alluma. Quand elle eut refermé la porte derrière eux, l’obscurité fut totale et Marie-Anne ne put réprimer un frisson. Le couloir était étroit et ils durent se mettre en file indienne pour l’emprunter. Thérèse marchait rapidement et son allure dénotait son habitude de se mouvoir dans le souterrain. Elle se trouva devant un croisement et prit sans hésiter l’embranchement de droite. Marie-Anne brûlait de l’interroger à propos de cet étrange accès à l’abbaye mais se retint de peur d’importuner leur hôte providentielle. Une volée de marches terminait le tunnel et la supérieur poussa une petite porte qui donnait sur une espèce de garde manger attenant à la maison.

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Publié dans L'ange pourpre

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