La mère supérieure était seule ...

Publié le par Sandrine

La mère supérieure était seule dans le bureau dans lequel elle avait passé tant de temps et brusquement, pour la première fois, son triste dénuement lui apparut dans toute son ampleur. Un frisson courut le long de sa colonne vertébrale et la glaça tout à fait. Elle avait abdiqué toute féminité pour ne se consacrer qu’à ce Dieu dont elle remettait en cause jusqu’à l’existence en ces heures effroyables et la femme qu’elle avait crue morte en elle et qui menaçait de ressurgir sans crier gare la terrifiait.
Le téléphone qui retentit la soulagea d’une douloureuse introspection à laquelle elle n’avait aucune envie de se livrer pour l’instant.
«- Mère Thérèse, me reconnaissez-vous ou dois-je me présenter? Ce débit rapide et cet accent italien aux teintes suaves n’avaient qu’un propriétaire possible et elle se signa dès qu’elle l’entendit, priant plus par réflexe que par conviction pour trouver la force de l’affronter.
-Eminence, que vous arrive-t-il?
-Je crains que ce ne soit à moi de vous poser la question, ma fille. Pourriez-vous m’expliquer un peu quelle idée vous a pris de m’envoyer un pareil message?
-Je n’en suis pas l’auteur et je n’ai fait qu’accéder à la demande d’une femme aux abois.
-Je sais que vous n’avez pas écrit une ligne de ce tissu de mensonges, Thérèse. Je vous demande pourquoi vous avez jugé judicieux d’accéder à la requête de son auteur de me le faire parvenir. Sa colère perçait malgré ses efforts sous le ton doucereux qu’il s’imposait.
-Je me suis simplement dit que si vous étiez en effet impliqué dans ce qui se passe, vous seriez ainsi confronté à vos responsabilités et que si vous ne l’étiez pas, vous seriez au moins informé des accusations portées contre vous.
-Et vous pensez évidemment que je suis l’instigateur de ce régime de terreur? Pourquoi ne le dites-vous pas , ma mère?
-Seul Dieu peut porter un jugement à votre égard. Je ne suis que son humble servante.
-Si vous placez une telle foi en lui, pourquoi me mentez-vous éhontément au lieu de m’exposer franchement vos griefs?
-Comment osez-vous m’accuser de mensonge? S’indigna-t-elle.
-Et vous de meurtre et de trahison? Allons, ma mère, pourquoi le nier? Vous ne m’avez jamais aimé et ce n’est pas un secret entre nous… Voyez-vous, ce texte injurieux me blesse profondément parce qu’il me semble étrangement faire écho à la rancune que vous nourrissez contre moi. Que de temps perdu… Que de regrets aussi! Si vous saviez à quel point je suis désolé que vous n’ayez jamais trouvé le courage de venir vous entretenir avec moi afin que nous apprenions à nous connaître plutôt que de garder le silence et de laisser grandir en vous des odieux préjugés jusqu’à en arriver à de telles extrémités. Il n’est peut-être pas trop tard pour éclaircir toute cette affaire et je vous suggère d’y réfléchir. Je ne vous demande pas de réponse aujourd’hui. Une longue réflexion va vous être nécessaire pour que vous parveniez à prendre la bonne décision. Je voulais simplement que vous sachiez que ma porte vous est ouverte. Qui est cette femme qui a tant d’ascendant sur vous qu’elle a réussi à mettre au grand jour cette animosité contre laquelle vous luttez depuis si longtemps?
-Secret de la confession! Répliqua-t-elle avec une précipitation qu’elle se reprocha aussitôt parce qu’elle ne montrait que trop sa faiblesse. Comment se fait-il que vous sachiez que c’est une femme? Lui demanda-t-elle en espérant de la sorte reprendre le contrôle de la conversation. Un rire franc lui répondit, résonnant à ses oreilles comme une menace.
-Outre le fait que vous l’avez laissé échappé en début de discution, ma sœur m’a téléphoné et me rejoint ce soir. Allons, ma mère, ne vous faites pas plus naïve que vous n’êtes… A quoi vous attendiez-vous en la convoquant à l’abbaye?
-Je m’attendais à des explications! S’énerva-t-elle, cruellement consciente de la maladresse de sa démarche.
-Pourquoi ne pas me les avoir demandées? Ma sœur n’a rien à voir avec ce délire collectif et je suis quand même le premier concerné!
-M’auriez-vous seulement répondu?
-Quoi que je vous aurais répondu, m’auriez-vous seulement cru? Lui répondit-il avec une malice qu’elle subit comme un camouflet. Puisque nous nous parlons enfin, pourquoi n’en profitez-vous pas pour m’interroger?
-Puisque vous y tenez… Répondit-elle avec un détachement qui en disait long sur la valeur qu’elle accordait à ses réponses. Pourquoi avez-vous commandé ces cent quarante quatre mille croix?
-Je ne les ai pas commandées et j’ai bien l’intention d’aller parler au plus tôt aux autorités judiciaires et ecclésiastiques pour savoir qui a usurpé mon identité pour le faire. Cela vous convient-il? Lui demanda-t-il, magnanime.
-Pas vraiment, pour être honnête. Rétorqua-t-elle, acide, bien qu’elle s’en défendit à ses propres yeux.
-Autre chose?
-Après les efforts héroïques que vous avez accomplis pour y arriver, pourquoi n’avez-vous pas été élu Pape?
-Il n’y a pas de héros, il n’y a que des hommes que l’on surestime avant de les livrer à la curée quand on s’aperçoit de son erreur… Vous voulez sans doute parler de ce fameux secret qu’on m’attribue et que vous n’êtes pas la dernière à répandre la légende… Il ricana doucement avant de reprendre d’un ton toujours égal dénotant une parfaite maîtrise de ses émotions. Il n’y a pas de cadavre dans mes placards, ne vous en déplaise, mère Thérèse. D’ailleurs, ce mystérieux et néanmoins trop célèbre secret vous a déjà été révélé. Il ne devait pas être si terrible puisque vous n’y avez pas prêté attention le moins du monde. Ma sœur l’a dit ouvertement devant vous, nous n’avons d’ailleurs jamais pensé à le cacher : elle est Témoin de Jéhovah. Avoir une sœur hérétique n’est pas la recommandation idéale pour un cardinal sorti du ruisseau qui prétend accéder aux plus hautes fonctions. Ca doit vous paraître incroyable mais c’est aussi simple que ça…
-Admettez que vous avez donc toutes les raisons de haïr les Témoins de Jéhovah…
-Ma mère, comment une femme aussi bornée que vous ose-t-elle m’accuser de sectarisme? Je prierai pour vous, vous en avez grand besoin.» Lui dit-il avec un calme impressionnant avant de raccrocher.

Lire la suite: Thérèse, tremblante, ne reposa le combiné ...

Publié dans L'ange pourpre

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