Le repas se déroula dans une joyeuse agitation...

Publié le par Sandrine

Le repas se déroula dans une joyeuse agitation, l’impatience des enfants grandissant à mesure que minuit approchait. Déjà, Emilie ne tenait plus en place et se rendit à la fenêtre, espérant tromper l’attente par ce maigre dérivatif. La chaleur de son petit visage rebondi créa un ovale de condensation sur la vitre qu’elle essuya de la manche de sa robe blanche, ignorant le regard réprobateur de Carine.
Soudain, les cloches de toutes les églises de la ville retentirent, figeant pour quelques secondes les activités humaines.
«- Emilie, il est l’heure, vous pouvez ouvrir les cadeaux. Lui annonça chaleureusement Jacques. La petite fille colla son front à la vitre avant de s’écrier, émerveillée:
-Papa, viens voir! Les anges! Il y en a partout… Jacques s’étonna de ce que sa fille ne se précipite pas sur le sapin mais n’y prêta pas grande importance. Notant que l’intérêt d’Emilie pour ce qui se passait dehors était sincère, Carine se rendit à ses côtés.
-Elle a raison…» Admit-elle, stupéfaite en se tournant vers eux. Interloqués, Marie-Anne, Nathan et Jacques les rejoignirent. Ebahis, ils virent se répandre dans la rue une myriade de personnes toutes de blanc vêtues. Calmement, lentement, la foule enflait et semblait peu à peu envahir la ville. A l’unisson, au douzième coup de minuit, une voix énorme, grondante, profonde, se mit à clamer à la face du monde: «Saint, saint, saint, Seigneur, maître de tout. Il est, il était, il vient.» Inlassablement, ce cantique s’élevait des milliers de poitrines gonflées d’une foi aveugle, donnant la chair de poule aux impuissants spectateurs de cette étrange manifestation. Le téléphone de Nathan sonna, les faisant sursauter. Après quelques mots échangés avec un interlocuteur peu loquace, Nathan raccrocha avec un mouvement d’humeur.
«- C’était le chef. Jacques et moi sommes réquisitionnés dans l’instant. Ce défilé n’était pas prévu et il inquiète les autorités. Je suis vraiment désolé, Marie-Anne…
-Je ne te le reproche pas , Nathan. Pas cette fois… Il y a de quoi être inquiet. Remarqua-t-elle en plissant les sourcils. Sois prudent.
-Promets-moi de ne pas faire de bêtise.
-Promis.»
-A peine les deux hommes eurent-ils fermé la porte derrière eux, Marie-Anne se précipita sur son manteau.
«- Où vas-tu? Lui demanda aussitôt Carine, inquiète.
-Ne te fais pas de souci. Je vais juste au pied de l’immeuble pour prendre quelques clichés… Lui répondit-elle avec un clin d’œil malicieux.
-Mais tu as promis… Protesta Carine en la prenant par le bras.
-De ne pas faire de bêtises, pas de rester cloîtrée ici à attendre que ça se passe. C’est mon métier, Carine. Ne t’inquiète pas, il n’y a aucun danger. Ferme la porte à clef et n’ouvre sous aucun prétexte. Je taperai cinq fois pour que tu me reconnaisses. Dit-elle en posant une main sur la poignée dorée de la porte d’entrée.
-Pourquoi cette recommandation s’il n’y a aucun risque? Lui répondit ironiquement Carine.
-Parce qu’il y a trois enfants!
-Fais quand même attention à toi.» Marie-Anne lui adressa un sourire rassurant et ferma la porte derrière elle. Elle attendit d’entendre la serrure claquer pour descendre l’escalier. Malgré l’assurance dont elle avait fait preuve pour ne pas affoler Carine et les petits, son cœur battait à tout rompre et sa chair de poule refusait obstinément de disparaître. Elle resserra les pans de son manteau autour d’elle et prit une grande inspiration avant de tirer à elle la porte de l’immeuble. Ce qui n’était que surprenant vu de leur appartement du troisième étage était terrifiant à quelques pas d’elle. Sans qu’elle s’en rende compte, elle retint sa respiration. Incapable de réagir pendant quelques secondes, elle serra l’appareil dans sa main, insensible aux arêtes métalliques qui s’enfonçaient dans la paume de sa main. Se reprenant brusquement, elle attacha son regard aux visages qui défilaient devant elle. Jeunes, vieux, hommes, femmes de toutes origines se pressaient dans la rue, étrange cohorte mugissante. Quelque chose dans ces visages l’interpellait sans qu’elle parvienne à l’identifier, créant chez elle un vague malaise. Soudain, elle sut: leur expression! Ces faces lisses, ces yeux vides, ces mots qui s’échappaient presque mécaniquement de ces milliers de bouches avaient quelque chose d’inhumain qui choqua profondément la jeune femme. Une atroce brûlure lui arracha un petit cri plaintif auquel personne ne prêta attention. Le dragon gravé dans sa chair s’était fait braise et son instinct lui dicta de ne pas passer outre cet avertissement. Serrant les dents, elle s’approcha plus près de la foule ondulante et tendit la main pour attraper le bras d’une femme vêtue d’une longue robe blanche d’été pour attirer son attention.
«- Excusez-moi, Madame…
-Saint, saint, saint, Seigneur, maître de tout. Il est, il était, il vient… Continua-t-elle, récitant cette étrange litanie sans même accorder un regard à Marie-Anne.
-S’il vous plaît… Insista-t-elle avec force.
-Saint, saint, saint, Seigneur, maître de tout. Il est, il était, il vient…» Poursuivait-elle inlassablement en continuant sa route sans accorder la moindre attention à la jeune femme qui, dépitée, renonça à ce dialogue de sourd. S’éloignant de quelques pas, elle prépara fébrilement son appareil photo et dut faire un effort pour ne pas trembler en braquant l’objectif sur ces visages de cire. Ayant repris le contrôle d’elle-même, elle appuya sur le bouton et le flash jaillit, inondant brièvement d’une lumière crue la marée humaine se mouvant dans la lumière blafarde des réverbères. Un homme d’une quarantaines d’années qui passait devant elle à ce moment-là s’arrêta subitement, hagard. Jetant des regards incrédules autour de lui, il semblait peiner à comprendre ce qui lui arrivait. La foule qui se mouvait toujours autour de lui menaçait de l’engloutir et de l’emporter et Marie-Anne lui attrapa la main pour l’extraire du flot immaculé. Toujours hébété, il se laissa faire sans résistance. Prenant soudain conscience de sa tenue trop légère et du froid ambiant, l’homme se mit à frissonner violemment. «Venez» Lui ordonna simplement la jeune femme en l’entraînant dans le hall de l’immeuble pour l’abriter des rafales glaciales. La jeune femme referma la porte vitrée et attendit. Quelques minutes silencieuses s’écoulèrent, que Marie-Anne n’osa pas interrompre, soucieuse de lui laisser le temps de reprendre ses esprits.

Lire la suite: Que m’est-il arrivé?

Publié dans L'ange pourpre

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