Marie-Anne s’étonna de voir le lieutenant ...

Publié le par Sandrine

Marie-Anne s’étonna de voir le lieutenant revenir chargé d’un gros pull de laine bleu ciel et d’un jean qu’il lui tendit.
«Allez vous changer. Cette robe a beau vous aller comme un gant, elle n’est pas adaptée à la situation. Touchée par son attention, elle le remercia d’un signe de tête et sortit.
Lorsque j’ai eu les renseignements généraux tout à l’heure, ils m’ont clairement signifié que nous ne tarderions pas à pointer au chômage si nous continuions à nous occuper de cette affaire qui, de leur avis, dépasse largement nos compétences et ne nous concernent en rien. Nathan ricana avec mépris.
-Pourquoi nous surveillent-ils si étroitement si nous ne sommes pas impliqués? Nous le sommes jusqu’au cou et ils le savent. Ils vous ont interdit de poursuivre cette enquête en priant le ciel pour que vous enfreignez leur ordre. S’ils voulaient vraiment nous empêcher de continuer, il y a longtemps que nous serions à l’ombre tous les trois sous un prétexte ou un autre.
-Les grands esprits se rencontrent! Je me faisais la même réflexion depuis notre première discussion. Quand même, il était hors de question de laisser tomber. Que vous a répondu le mystérieux personnage auquel Marie-Anne vous a demandé de transmettre son message, Docteur? Lui demanda-t-il avec malice. Le médecin lui sourit largement, peu surpris de ce que ce secret de polichinelle ait été éventé avant même d’avoir été conçu.
-Il était tout simplement ravi et m’a assuré avec un bel empressement qu’il ferait le nécessaire. J’ai toutes les raisons de croire qu’il l’a fait sitôt que j’ai raccroché.
-Je ne le vois effectivement pas passer à côté d’une occasion pareille! Ca ne risque pas de se reproduire tous les quatre matins…
-C’est à espérer!
-Il vous suffit d’allumer la télévision pour vous en assurer. Releva Marie-Anne en prenant place parmi eux.
-Si vous y tenez…» Un speaker visiblement épuisé par cette veille prolongée riche en rebondissements se tenait toujours devant la centrale nucléaire assaillie par les Témoins de Jéhovah pour souligner l’incompétence des autorités à assurer la sauvegarde des infrastructures essentielles au bon fonctionnement de la nation. Avec une virulence proche de l’agressivité, il distillait aux spectateurs la mise en garde de Marie-Anne, ne se privant pas au passage de fustiger ce gouvernement incapable de réagir en temps de crise. Derrière lui, imperturbables, les Témoins enchaînés chantaient toujours aussi vigoureusement leurs cantiques, créant un contraste saisissant entre la confiance aveugle qu’ils plaçaient en leur Dieu et l’angoisse vindicative du journaliste. Dans le lointain, un nouveau chant s’éleva, puissant et inquiétant. «Non…» Laissa échapper Marie-Anne dans un souffle. Nathan lui adressa un regard lourd d’incompréhension qu’elle ne perçut pas, les yeux rivés sur l’écran. Un énorme bruit de moteur s’ajouta aux voix qui s’entremêlaient. «Pas ça…» Reprit la jeune femme sur le même ton. Nathan s’aperçut qu’elle croisait et décroisait nerveusement les doigts et les recouvrit de sa main. Une Jeep apparut dans le champ de la caméra, couvrant le commentaire du journaliste et maculant son costume sombre de l’abondante poussière soulevée par ses pneus. Debout à l’arrière du véhicule, trois hommes vêtus de longues robes vertes, têtes coiffées d’une capuche masquant leur visage, tenaient chacun une mitraillette et chantaient à tue-tête. «La mort!» S’exclama Nathan avec horreur. Une peur incontrôlable noua l’estomac de la jeune femme, la précipitant au bord de la nausée. Nathan sentit son malaise et accentua la pression de sa main sur la sienne. Les Témoins avaient parfaitement vu les trois hommes et ne pouvaient ignorer le sort qu’ils leur réservaient. Pourtant, contre toute attente, ils offraient à leurs agresseurs des visages sereins et chantèrent plus fort encore. Marie-Anne, sans même avoir conscience de ce qu’elle faisait et de la violence de sa réaction, serra la main de Nathan à la briser. Soudain, sur un signe muet de l’homme situé à l’arrière de la monstrueuse Jeep, ils ouvrirent le feu et les corps des Témoins, fauchés les uns après les autres, s’affaissèrent mollement, retenus par les lourdes chaînes qu’ils avaient eux-mêmes installées, participant sans le savoir au piège mortel qui se refermait implacablement sur eux. La jeep fut bientôt rejointe par deux autres et Marie-Anne comprit que pas un seul des Témoins n’avait pu échapper à cette mort injuste. Les trois véhicules s’arrêtèrent juste derrière le journaliste blême et tremblant de terreur. Une salve de mitraillette résonna lugubrement dans le site transformé en charnier et les hommes en vert hurlèrent: "Saint, saint, saint, Seigneur, maître de tout. Il est, il était, il vient.» Les jeeps vrombirent furieusement et démarrèrent en trombe, retournant à leur néant. Livide, la jeune femme lâcha subitement la main de Nathan et se leva.
«- Assez! Commença-t-elle d’une voix atone. Il faut à tout prix que ce massacre cesse. Maintenant! C’est moi qu’ils veulent, soit! Ils m’auront. Je ne peux plus supporter de rester là à les regarder mourir pour moi.
-Ca ne changerait rien, Marie-Anne, tu n’es qu’un prétexte. Si tu t’offres à eux et qu’ils ne rencontrent plus de résistance, ils se sentiront tous puissants et ce sera pire encore!
-Il faut bien faire quelque chose!» S’emporta-t-elle, au bord de l’hystérie. Le médecin, qu’elle n’avait pas vu sortir, se glissa derrière elle et planta une aiguille dans son bras. Quand elle se reprit et commença à se débattre, il était trop tard et le liquide courait déjà dans ses veines, diffusant une fatigue artificielle à laquelle il était vain de résister.
«- Nathan, il va falloir la surveiller de près. Imaginez ce qui se serait passé si elle avait été seule… Elle est plus en danger que jamais, à présent…
-Ca peut se comprendre, non? S’emporta-t-il avant de s’asseoir. Je suis désolé… S’excusa-t-il, sachant que le lieutenant ne méritait en aucun cas sa colère.
-Ca n’a pas d’importance. Qu’alliez-vous faire, Jacques et vous? J’ai du mal à croire que c’était une simple visite de courtoisie…
-Ce n’en était pas une. Nous souhaitions mettre la main sur les deux hommes de la camionnette.
-Ce n’était pas une mauvaise idée mais vous auriez dû m’en parler.
-J’ai cru que vous en empêcheriez.
-Je suppose que la présence de Marie-Anne à vos côtés n’était pas anodine et qu’elle s’est proposée pour tenir le rôle de l’appât. Sans lui laisser le temps de répondre à cette question qui n’en était pas une, Alain poursuivit. En effet, dans de telles conditions, je m’y serais opposé parce que ça, en revanche, c’était une très mauvaise idée. Par contre, je suis entièrement d’accord avec le fait qu’il nous en faille un vivant.
-Nous touchions presque au but avec Carine mais nous avons sous-estimé son enrôlement. Nous n’aurions jamais pensé qu’elle préférerait se donner la mort plutôt que de parler.
-Ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose, en fin de compte. Nous la connaissions trop pour la traiter comme n’importe quel suspect.
-Elle a tué Jacques et leurs enfants. Lui rappela-t-il d’une voix sourde.
-Et où aurait été notre objectivité là-dedans? Répliqua-t-il avec un sourire apaisant. Il soupira longuement avant de reprendre. Vous vous doutiez bien, lorsque j’ai demandé à Marie-Anne de se changer, que ça n’avait rien d’innocent… J’ai réussi à trouver une collègue de la brigade de Toulon qui accepte de tenir son rôle. Il me fallait sa robe… A présent que nous l’avons et que Valérie est arrivée, nous pouvons agir. Nathan acquiesça en fronçant les sourcils. Marie-Anne est endormie et le médecin est à ses côtés. Lui seul a la clef de la cellule dans laquelle elle se trouve. Mis à part la colère noire qu’elle va piquer en s’apercevant de ce qui lui arrive, vous n’avez rien à craindre.
-Si vous viviez avec elle, vous sauriez que ce n’est pas rien! La camionnette est garée juste en haut de la rue, à l’angle de l’école primaire.
-Je les ai vus. Allons-y. Avec un peu de chance, nous serons de retour avant qu’elle ne se réveille.»

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Publié dans L'ange pourpre

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