Mère Thérèse, le visage marqué...

Publié le par Sandrine

Mère Thérèse, le visage marqué par une profonde douleur, le nez et les yeux rougis par les pleurs, entra dans la maisonnette moins d’une heure après le départ de sœur Clothilde. Pâle et chancelante, elle était au bord de l’évanouissement et Nathan se leva d’un bond pour la soutenir et la faire s’asseoir sur le canapé dès qu’il la vit.
Bouleversée à l’extrême, elle cherchait des mots qui se refusaient à franchir ses lèvres tremblantes. Marie-Anne se rendit au buffet et lui présenta un petit verre de liqueur. La religieuse agita négativement la tête, toujours incapable de parler. «Buvez, ma mère, vous en avez bien plus besoin que vous ne voulez l’admettre.» Insista-t-elle avec douceur. Elle ferma les yeux quelques instants et une cascade de larmes inonda son visage. Marie-Anne prit sa main et la pressa avant d’y déposer le verre. La mère supérieure lui adressa un regard désespéré et se décida enfin à avaler d’un trait le contenu du verre. Une quinte de toux remplaça provisoirement les hoquets qui la secouaient.
«- Que se passe-t il pour que vous soyez dans un pareil état? Lui demanda Nathan en s’asseyant face à elle sur la table basse. Elle essaya à nouveau de parler mais un long sanglot l’en empêcha. Il faut que vous vous ressaisissiez et que vous trouviez la force de parler si vous voulez que nous vous aidions. Elle acquiesça lentement et soupira profondément pour tenter de maîtriser son souffle.
-Les sœurs… Toutes… Elles sont toutes mortes. Il ne reste plus que moi… Pourquoi ne suis-je pas morte avec elles? S’exclama-t-elle, éperdue de souffrance.
-Parce que Dieu a jugé utile de vous épargner. Lui répondit Nathan en accentuant la pression de ses mains sur ses fines épaules.
-Pourquoi? Pourquoi elles? Il connaissait pourtant leur pureté et leur dévouement! S’emporta-t-elle. S’arrachant aux mains de Nathan, elle enleva son voile et le lança à travers la pièce. Une épaisse chevelure rousse se répandit sur sa robe, laissant apparaître la femme derrière la fonction. Otant l’alliance de son annuaire, elle l’envoya rejoindre le voile d’un geste rageur.
-Calmez-vous et réfléchissez un peu à ce que vous venez de faire. Seuls Marie-Anne et moi sommes témoins de ce mouvement d’humeur… La raisonna-t-il, affolé par sa violence.
-Non! Affirma-t-elle d’une voix sourde. Ce n’est pas un mouvement d’humeur, loin de là! C’est ma décision et elle est définitive. Jamais, jamais plus, je ne m’agenouillerai à nouveau devant un dieu qui accepte de sacrifier ainsi ses plus fidèles serviteurs. J’avais foi en une religion d’amour et de confiance, pas en un dogme de terreur et de mortification!
-Je suis navrée de vous poser cette question, mais êtes-vous absolument sûre qu’il n’y a vraiment plus rien à faire pour aucune d’entre elles? L’interrogea Marie-Anne.
-J’étais infirmière, je sais reconnaître un mort quand j’en vois un! Elle tremblait de la tête aux pieds, elle était furieuse.
-Vous sentez-vous le courage d’y retourner? La questionna Nathan.
-Je n’ai pas le choix. J’ai encore beaucoup à faire avant de pouvoir déposer ma charge. Je veux pouvoir partir la tête haute.
-Allons-y.» Décida Marie-Anne qui craignait que Thérèse ne change d’avis une fois sa colère retombée. La porte du souterrain était restée ouverte et l’odeur de terre humide avait envahi la cuisine. Thérèse les mena jusqu’à l’abbaye d’un pas nerveux, mâchoires crispées et lèvres pincées. Ses talons claquaient sinistrement sur les dalles de marbre gris qu’elle semblait frapper délibérément en se rendant au réfectoire. Lorsqu’elle ouvrit la porte, des effluves nauséabondes les suffoquèrent immédiatement, leur coupant instantanément le souffle. Les formes noires prostrées dans un dernier spasme de douleur jonchaient la table et le sol, ombres pitoyables et terrifiantes. Nathan les examina rapidement et se rendit aux cuisines, suivi par les deux femmes. Il détailla minutieusement chaque ustensile dont elles auraient pu se servir, chaque aliment qu’elles auraient pu ingérer. C’est quand il souleva le capote de la cafetière qu’il trouva la réponse qu’il cherchait. Posées en évidence sur le marc, un dizaine de feuilles de laurier apparaissaient. Il referma le couvercle d’un geste sec et se tourna vers Thérèse.
«- Ce n’est pas Dieu qu’il faut incriminer, ma mère, c’est la folie des hommes.
-Je ne sais pas et ce n’est pas le moment d’y réfléchir.
-C’est pourtant une main humaine qui a déposé le laurier dans le café. Insista-t-il avec un calme apparent qu’il était loin de ressentir alors que la pitié et l’indignation montaient en lui.
-Puisqu’il est omnipotent, ne pouvait-il donc pas tuer le criminel avant qu’il ne tue lui-même? Nathan soupira, se rendant compte qu’il était pour l’instant impossible de lui faire entendre raison.
-Il ne me semble pas avoir reconnu sœur Clothilde parmi les victimes… Remarqua-t-il.
-En effet. Elle est saine et sauve mais elle est ma principale suspecte et je l’ai enfermée dans sa cellule. Lui répondit-elle froidement, bras croisés sur sa poitrine.
-Sœur Clothilde? S’étonna-t-il, outré. Ma mère, je crains que la douleur ne vous égare…
-Je ne crois pas. Elle seule était au courant de votre présence en nos murs, sa visite chez vous ce matin lui offrait un parfait alibi et elle a refusé obstinément de boire la tasse de café sur je lui proposais pour qu’elle se remette du prétendu choc qu’elle aurait ressenti en découvrant ce carnage. "

Lire la suite: Parce qu’elle en avait déjà bu une avec nous!

Publié dans L'ange pourpre

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