Sébastien avait du mal à fixer ...

Publié le par Sandrine

Sébastien avait du mal à fixer son attention sur la route étroite qui ondulait entre la forêt de chênes noirs aux branches torturées, de mimosas au vert intense qui attendaient février pour laisser exploser leur luxuriante floraison au jaune d’or et les pins au port altier qui s’agitaient doucement dans le vent qui consentait enfin à se calmer un peu après avoir violemment bouté les nuages hors du ciel provençal à l’azur si pur.
Il conduisait un peu vite mais son esprit tout entier accaparé par ces horribles heures vécues à l’abbaye ne s’en émouvait pas. La crise spirituelle que traversait la mère supérieure le mettait à la torture, se sachant impuissant à lui faire retrouver la foi inébranlable qui l’avait animée jusque là par de douces paroles vides de sens pour qui n’écoutait que la clameur lancinante de ses doutes. La confession de sœur Clothilde ne lui donnait pas moins de raisons de s’inquiéter. Il la connaissait de longue date et sa constance et sa bonté de même que sa compassion et son empathie naturelles ne s’étaient jamais démenties. Et pourtant… Ce qu’elle lui avait dit sous le sceau du secret le plus sacré le jetait dans le désarroi le plus total. Elle avait accusé explicitement Marie-Anne d’avoir empoisonné les sœurs. Elle n’avait pas compris ce qui se passait sur le moment, mais elle était catégorique quant à sa présence dans les cuisines au beau milieu de la nuit. Si c’avait été une autre religieuse, il n’aurait pas cru un seul instant à cette révélation fracassante et aurait eu la certitude de la culpabilité de cet étrange témoin, se rendant ainsi aux raisons de mère Thérèse qui demeurait malgré tout intimement convaincue que Clothilde et l’assassin de ses protégées sur qui elle avait veillé avec un soin jaloux ne faisaient qu’un. Si c’avait été n’importe quelle autre… Mais c’était elle! Oh, Seigneur, pourquoi? Si seulement il avait pu croire que l’épreuve qui lui avait été infligée lui avait troublé l’esprit, altérant passagèrement ses facultés mentales au point qu’elle ait cru voir après coup quelque chose qui n’était pas… Les deux femmes seraient ainsi préservées de ces ignominieux soupçons… Mais non! Ses yeux clairs, son regard franc, ses mains qui se tordaient sous la difficulté de l’aveu, la fêlure de sa voix qui montrait qu’elle avait pleinement conscience des conséquences d’une telle accusation, tout cela attestait qu’elle était bien en pleine possession de ses moyens. Comment croire à la culpabilité de Marie-Anne, principale cible de la cruauté de ces barbares, marquée à jamais dans son esprit et dans sa chair par des souffrances presque insurmontables? Comment mettre en doute le discernement de son neveu qui par sa profession avait l’habitude de débusquer un criminel sous le masque d’un homme tranquille et qui partageait la vie de cette jeune femme depuis plusieurs mois? Mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas… Lui opposa une petite voix perverse. Il la fit taire d’autorité, ne pouvant se résoudre à soupçonner sérieusement aucune des malheureuses protagonistes de cette déplorable affaire. Il prit un virage un peu serré et s’aperçut soudain de l’allure totalement déraisonnable à laquelle il roulait. Il appuya sur le frein qui ne répondit pas et commença à prier. Un Ave, un Pater, une peur immense de souffrir et le néant. La voiture avait quitté la route et se retrouvait une dizaine de mètres plus bas, écrasée contre un énorme chêne qui gémit sous le choc.

Lire la suite: Nathan avait trouvé Marie-Anne...

Publié dans L'ange pourpre

Commenter cet article