Si on m’a vu faire...

Publié le par Sandrine

«- Si on m’a vu faire, on va dire que je deviens complètement fou. Déclara le légiste avec un petit sourire amusé en poussant une petite table roulante jusque devant ses invités. Les rumeurs et les commentaires sur son étrange propension à faire la conversation et à trouver un certain plaisir à se trouver en compagnie des morts ne l’ébranlaient plus depuis longtemps quelle que soit l’ironie avec laquelle ces commentaires acides lui étaient distillés depuis de longues années d’exercice. C’est une télé portative et je ne crois pas que l’image soit excellente là-dessus, mais je doute que ça altère la qualité de ce qu’on nous propose ces temps-ci. Continua-t-il en installant laborieusement le téléviseur, plus habitué à la chirurgie qu’à la mécanique ou au plus élémentaire bricolage domestique.
-Je suis sûre que ce sera parfait. Lui assura Marie-Anne, finalement reconnaissante des efforts qu’il déployait pour eux. Elle allait se lever de sa chaise métallique pour allumer le poste de télévision mais le médecin s’y opposa d’un geste de la main.
-Non. Mangez d’abord. Ils sont bien capables de nous couper l’appétit et mourir d’inanition ne nous aiderait en rien.» Marie-Anne mangea néanmoins du bout des lèvres, éprouvant une soudaine nausée perceptible au teint terreux qui se peignit aussitôt sur son visage.
«- Etes-vous malade? Lui demanda le légiste avec sollicitude.
-Non. Elle est enceinte. Lui répondit Nathan avec une pointe de fierté qui émut autant qu’elle amusa la jeune femme qui le couva d’un regard pétillant de malice qu’il ne perçut heureusement pas.
-Prenez ça. Lui dit-il en déposant une boîte de petits comprimés blancs devant elle. Un cachet chaque matin un quart d’heure avant le petit déjeuner devrait vous faire oublier ce petit désagrément. J’ai soigné les vivants avant de m’occuper de leurs dépouilles.» Expliqua-t-il à la jeune femme qui le regardait avec surprise. Quand elle alluma enfin le poste de télévision, Marie-Anne réalisa qu’elle éprouvait une sorte de dépendance malsaine vis à vis de cet appareil. Tenant par dessus tout à sa lucidité, elle détesta aussitôt cette impression et se promit de demeurer vigilante sur son influence. Rien de capital n’était évoqué dans le programme d’information matinal qui se déroulait avec une espèce de banalité rassurante et elle replongea avec un certain soulagement dans l’examen de la liste des appels téléphoniques dont le lieutenant leur avait fourni fort judicieusement une photocopie quand l’image d’un plat de fête soigneusement élaboré par les soins d’un cuisinier qui expliquait aux ménagères comment obtenir un résultat aussi réussi se brouilla pour laisser place à nouveau aux émissions pirates. Descendant d’un ciel imaginaire de voilage bleu nuit par un astucieux système de filins mal dissimulés dans le décor, une splendide femme vêtue d’une ample robe noire nimbée de lumière artificielle apparut à l’écran. Douze grosses étoiles de carton pâte doré disposées au-dessus de sa tête semblaient la couronner. Son ventre artificiellement proéminent disait assez sa grossesse avancée et ses cris simulant une intense douleur l’imminence de sa délivrance. Déposée au sol, elle mimait l’accouchement avec forces mimiques de douleur qui rendaient la scène presque ridicule d’amateurisme. De la même manière, un énorme dragon de carnaval au rouge flamboyant la rejoignit, balayant au passage de sa queue dirigée par un marionnettiste caché dans le voile bleu du ciel quatre étoiles qui s’écrasèrent lamentablement au sol, branches brisées. Le dragon, e n arrêt devant la femme toujours gémissante, ouvrit grand sa gueule comme pour dévorer l’enfant qui sortirait d’elle avant même son premier vagissement. Un poupon parut jaillir de dessous sa robe et fut précipitamment élevé dans les airs où il tournoya dangereusement quelques instants et disparut. La transmission se coupa brutalement et les émissions matinales reprirent normalement leur cours, alors que le chef cuisinier expliquait quel vin serait le plus à même d’accompagner dignement le plat qu’il venait de présenter aux ménagères flouée de la recette par une interruption inopportune, le temps que la rédaction s'organise pour diffuser un flash spécial.

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Publié dans L'ange pourpre

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