Thérèse, tremblante, ne reposa le combiné ...

Publié le par Sandrine

Thérèse, tremblante, ne reposa le combiné sur son socle que bien après que son interlocuteur l’eut lui-même remis en place. Son cœur battait à tout rompre et son sang cognait douloureusement à ses tempes. Elle se devait d’être honnête envers elle-même et de reconnaître que jamais, même lorsqu’elle avait découvert les corps sans vie des religieuses lâchement assassinées, elle n’avait eu aussi peur de sa vie, ayant toujours jusque là été protégée de toute agression extérieure par les murs du couvent.
C’était une terreur totalement instinctive qu’elle ne pouvait expliquer que par la noirceur de l’âme de celui qui venait de s’entretenir si longuement avec elle d’un sujet pourtant si grave avec un flegme déroutant. Si elle avait eu le moindre doute avant cet étrange dialogue quant aux agissements que l’on prêtait au cardinal à la fois le plus admiré et le plus contesté de sa sainte mère l’Eglise, à présent, son opinion était faite, irrévocable: Marie-Anne avait entièrement raison. Cet homme était bel et bien le monstre sanguinaire qu’ils recherchaient! Il lui fallait à tout prix les prévenir de la menace qui pesait à nouveau sur eux… La sœur du félon l’avait averti de leur présence à l’abbaye et peut être même de leur identité. Elle devait impérativement leur dire de quitter les lieux avant que Dieu sait quel nouveau malheur ne s’abatte sur eux. Elle préviendrait le père Sébastien après. Organiser leur fuite était désormais sa priorité absolue. Mais pour aller où ? Elle n’envisageait pas leur départ sans angoisse. Rester seule dans cette immense abbaye vide avec pour seule compagne sœur Clothilde dont la culpabilité ne faisait aucun doute à ses yeux l’horrifiait. Trois coups presque timidement frappés à la porte la tirèrent violemment de ses sombres réflexions.
«- Entrez! Dit-elle en tâchant d’assurer sa voix. Sœur Clothilde, baissant les yeux en signe d’humilité et de soumission à son autorité, entra dans le bureau et attendit patiemment que la mère supérieure lui donne la permission de parler. Que voulez-vous? Lui demanda-t-elle sèchement.
-J’ai pensé que ma présence ici n’était plus souhaitable, aussi je voudrais que vous m’accordiez l’autorisation de rentrer quelques temps dans ma famille en attendant d’être affectée dans un nouveau couvent.
-Votre présence ici est de mon ressort exclusif et c’est à moi seule qu’il appartient de juger si elle est opportune ou non. Pourquoi tant de hâte à vouloir me quitter?
-Il est évident que nous ne nous entendons plus et ça m’ennuierais d’ajouter par ma présence une tension supplémentaire en ces temps de crise.
-Je vais être franche avec vous, ma fille. Je suis loin d’être convaincue de votre innocence dans cette sombre affaire et je ne vous cache pas que je me suis ouverte des mes soupçons à votre encontre au gendarme qui m’a interrogée. Il m’a expressément demandé de vous ordonner de ne quitter les lieux sous aucun prétexte et j’y veillerai bien que cette cohabitation ne m’enchante guère.
-Je n’ai rien à me reprocher, ma mère, et je resterai ici bien que cette cohabitation dont vous parlez me coûte plus qu’à vous étant donné que je dois en plus subir votre mépris.
-Je ne vous ai pas invitée à me répondre. Rétorqua-t-elle, cassante. Cependant, je suis sûre que vous comprenez ma situation, aussi je suppose que je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’en raison du fait que je suis désormais seule ici et eu égard aux lourdes charges qui pèsent contre vous, je vais avoir le plus grand mal à m’assurer que vous ne déciderez pas de me quitter subitement. Je vous demande donc de me suivre afin que je vous enferme dans votre cellule.
-Je ne le comprends pas et c’est indigne de vous, ma mère. Je ne sais si je dois attribuer l’injustice de votre décision à la peur ou à une jalousie inavouable, mais je vous suis pour ne pas vous donner l’occasion de m’accuser en plus de désobéissance. Répliqua-t-elle en la défiant du regard.
-Baissez les yeux, ma fille. Persiffla-t-elle. Je ne saurais trop vous conseiller de mettre votre réclusion à profit pour méditer sérieusement sur des notions telles que la modestie, l’humilité et le respect.» Sœur Clothilde serra les poings dans son dos et obtempéra tout en veillant à garder la tête droite en signe de muette protestation. Elle qui n’avait jamais connu la haine sentait gonfler en son cœur meurtri les germes de la colère et de la révolte. Lorsque la porte se referma sur elle, elle se laissa lourdement tomber sur son lit au matelas poussif pour pleurer tout son saoul.

Lire la suite: Après un court sommeil agité...

Publié dans L'ange pourpre

Commenter cet article